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Accords perdus


           Victor Lartigue


 

 

J'adore la musique. J'ai grandi bercé par les notes. Mon père était magicien. Luthier renommé, il faisait chanter le bois. Il avait hérité de son père, qui lui-même le tenait de son père, un petit atelier, situé rue de Rome. C'est là qu'il avait rencontré ma mère, une violoniste hors pair. Chaque fois qu'elle jouait, elle enchantait notre vie.

Pour m'encourager dans la musique, mes parents m'ont poussé à choisir un instrument. À l'âge où les garçons se passionnent pour le foot, je suis entré au conservatoire en piano. Les partitions, les harmonies et les gammes font partie de mon univers. Mon oreille capte les notes comme une deuxième langue maternelle. La musique est ma nourriture, ma respiration, elle me comble. Je ne la relègue pas, comme le font la plupart des gens, à l'arrière-plan. Lorsque je m'apprête à écouter de la musique, je me mets en condition. Je pose le casque sur mes oreilles, je ferme mes yeux puis je lance le morceau. Je ne pense à rien, je fais le vide. J'écoute. La mélodie, l'harmonie, le murmure et le silence. Je peux rester des heures dans ma transe. Quand j'en sors, je me sens plus vivant que jamais.

Je n'imagine pas ma vie sans musique.

J'adore Lucie. J'aime tout en elle : sa douceur, sa gentillesse, sa beauté, sa sincérité, son caractère, ses manières, son humour, son amour. J'aime quand elle vient se blottir contre moi, quand elle rit, quand elle danse. J'aime ses exigences et ses silences. Notre amour vit depuis vingt-deux ans et croît encore chaque jour. Nous nous comprenons en un regard. Lucie est ma moitié. Avec elle je suis heureux. Nous avons construit notre bonheur.

Je n'imagine pas ma vie sans Lucie.

J'adore la musique, j'adore Lucie. Mais les deux combinés... Depuis que Lucie s'est mise en tête d'apprendre à jouer d'un instrument, je vis l'enfer. Elle a commencé la trompette. Ça partait d'une bonne intention, une envie de partager ma passion musicale... Le résultat est terrifiant. C'est un vrai massacre. Les notes grincent et sonnent comme un chat qu'on égorge, ça me donne la chair de poule. Pas moyen d'y échapper : dans le grenier, dans la cave, dans les toilettes, où que je sois, je l'entends. Même quand je bouche mes oreilles, même avec le casque et la musique à fond. La paix ne revient que lorsqu'elle s'arrête. Je pensais qu'elle finirait par progresser, mais je me trompais. C'est même pire qu'avant. Elle joue de plus en plus souvent, de plus en plus fort, et elle veut que je l'écoute, que je sois témoin de ses « progrès ». Tous les jours, j'ai droit à ma demi-heure de torture. J'endure. Je souffre en silence. Je n'ose rien lui dire, de peur de la blesser.

Je n'en peux plus.

C'est un beau dimanche de printemps. Nous venons de terminer le délicieux repas que Lucie a préparé. L'air est doux, la fenêtre est ouverte, la nature chante. Il n'y a qu'une seule façon de gâcher cet instant. Et Lucie, toute souriante, va chercher sa trompette. Elle commence à jouer. L'horreur. Les sons stridents me déchirent les oreilles. Je fais des grimaces que Lucie doit interpréter comme des sourires d'encouragements, car elle souffle encore plus fort.

Je ne tiens plus. D'un coup je me lève, je crie, je lui arrache l'instrument des mains et le jette violemment à l’autre bout de la pièce. Lucie, stupéfiée, la bouche bée, me regarde et je perçois l'effroi dans ses yeux.

Un instant, je reste planté là, immobile, interdit. Je ne vois plus, je ne pense plus. L'horrible cacophonie se poursuit dans ma tête.

Je me précipite vers la chaîne audio et fiévreusement lance la cinquième danse hongroise de Brahms. Le son de la mélodie se mélange à celui des grincements aigus. Mis au supplice, je tourne en rond, les mains sur la tête. Je hurle. Lucie est à côté de moi, elle me tient le bras, elle crie, elle sanglote, je la repousse. Il faut que ça s'arrête. Alors je saisis les ciseaux posés sur la table. Je me retourne et je frappe. La stridence disparaît une seconde, avant de reprendre de plus belle. Je frappe à nouveau. La chair vibre, les os craquent. Brahms m'emporte dans sa danse. Je frappe. Lucie chante si bien, elle y met toute son âme. Je frappe encore. Son cœur donne le tempo. Le sang gicle en harmonie. Jamais la musique n'a été aussi sincère. Je frappe. Son corps glisse et emporte dans sa chute la chaîne audio qui vient s’exploser au sol dans un fracas assourdissant. Lucie exhale un dernier soupir. Enfin, le silence revient.

C'était moins une. Un peu plus et je devenais fou.

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