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ALICIA


Comme sa fille tardait à lui envoyer les 500 dollars qu’elle lui avait réclamés, Brenda, la mère d’Alicia, l’avait relancée à plusieurs reprises. A chaque fois, la jeune femme jurait ses grands dieux qu’elle avait pourtant fait le nécessaire et que c’était sans doute une question de jours avant que le mandat ne lui parvînt. Brenda avait fini par comprendre, en tout cas elle avait cessé d’appeler. C’est alors, deux mois plus tard, qu’Alicia reçut un appel du Davis Hospital de Layton en Utah. Sa mère venait de faire une chute sur son lieu de travail, avait une fracture de la hanche et bien sûr pas d’argent pour payer ses frais médicaux. Elle avait donné le numéro de sa fille, certifiant que celle-ci était en mesure de s’acquitter de la facture. La jeune femme s’était contentée de démentir, sans même demander à parler à Brenda. C’était sans compter sur la ténacité de sa mère…Cette dernière avait aussitôt repris son harcèlement téléphonique, sanglotant, jurant et suppliant, le manque d’alcool auquel elle était confrontée depuis son hospitalisation semblant renforcer sa véhémence. Alicia avait craqué et promis qu’elle lui rendrait visite le samedi suivant.

Elle partit au petit matin, s’arrêta à Ketchum pour faire le plein de la Nissan et prit la direction de l’Utah. Elle comptait passer la nuit dans un motel et reprendre la route dès le lendemain matin. Elle arriva à Layton vers 14h, acheta un sandwich et un soda dans un snack, mangea dans sa voiture et se dirigea vers le Davis Hospital. Au fur et à mesure qu’approchait la confrontation, le poids sur sa poitrine réapparaissait. Elle se gara, sortit et traversa le parking. La journée était chaude, avec un ciel chargé et menaçant. La jeune femme se dirigea vers l’entrée principale, s’adressa à l’accueil pour obtenir le numéro de chambre de Brenda, prit l’ascenseur et traversa un long couloir jusqu’au service traumatologie. Devant la chambre de sa mère, elle frappa et, sans attendre de réponse, entra.

 Brenda leva le nez de son magazine, se redressa et lui lança :

-        « Te voilà enfin, j’ai cru que tu n’arriverais jamais.

-        Bonjour Alicia, comment vas-tu ? répondit Alicia avec ironie.

-        Ouais bonjour. Tu es sur tes deux jambes, toi au moins…donc ça va non ? éructa Brenda. Elle enchaîna aussitôt.

-        Tu es passée régler la note j’espère, que je puisse enfin sortir d’ici…

-        Qui te dit que j’ai l’argent pour payer tes frais médicaux ! Ton accident est arrivé sur ton lieu de travail n’est-ce pas, ton employeur pourrait participer non….

      Brenda semblait mal à l’aise et commençait à s’agiter.

-        Oui et ben c’est pas le cas !

Alicia retira sa veste mais resta debout au milieu de la chambre. Elle était bien décidée à en finir au plus vite.

-        Ah oui et je peux savoir pourquoi ?

-        Qu’est-ce que j’en sais moi ! C’est un sale type c’est tout. Je me suis usé la peau à faire tourner sa gargote infecte et voilà le merci que j’en ai aujourd’hui !

-         Ce ne serait pas plutôt lié au fait que tu étais ivre ce jour là par hasard ?

-        Pas du tout ! Mon imbécile de collègue avait renversé de l’huile dans la cuisine et si j’ai glissé c’est uniquement à cause de ça !

-        Ok, calme-toi tu veux. Je n’ai pas fait 500kms pour me disputer une fois de plus avec toi. Je suis là pour trouver une solution en attendant que tu puisses retravailler.

-        Tu vas pas me laisser comme ça, n’est-ce pas chérie ? demanda Brenda. Elle avait subitement repris le ton doucereux et hypocrite qu’Alicia haïssait.

Alicia s’approcha du lit et y déposa sa veste.  Scrutant le visage trop maquillé et empâté de sa mère, elle s’efforça, un bref instant, d’y retrouver sa beauté d’autrefois. 

-        Ecoute, je suis désolée de ce qui t’arrive… mais j’ai bien réfléchi ces dernières heures Je suis ta fille, c’est un fait, mais cela ne te donne pas le droit de profiter de moi comme tu le fais.

-        Mais …

-         Laisse-moi finir. Il est temps que tu entendes ce que j’ai sur le cœur… Tu n’es pas une mère, tu ne l’as jamais été. Lorsque j’avais à peine huit ans, tu me laissais seule à la maison avec Brian et ne rentrais qu’au petit matin pour cuver…

-        Tu sais bien que ton père…

-        Ne refaisons pas l’histoire…, reprit Alicia sans quitter sa mère du regard. A cause de toi j’ai commencé à manquer l’école. Et j’ai fini par ne plus y aller. Ensuite j’ai enchaîné les petits boulots afin de subvenir aux besoins de la famille.

-        Bon sang, je travaillais moi aussi !

-        Ah oui c’est vrai, pardon ! Mais dis-moi quel est le maximum de temps que tu aies conservé un boulot ? Il fallait bien que j’assure de mon côté. Alors écoute bien : je vais t’aider cette fois encore, mais c’est la dernière. Tu as fini de me pourrir la vie.

-        Mais enfin qu’est-ce que tu racontes ? vociféra Brenda.

-        Voilà ce qu’on va faire : je vais payer une partie de tes frais médicaux et je vais voir avec l’hôpital pour qu’il accepte un étalement de tes dettes…De cette façon tu pourras sortir d’ici. Où vis-tu ?

-        Euh…chez un ami…, répondit Brenda après un moment d’arrêt.

Elle bafouillait et, un bref instant, elle parut abattue, avant de retrouver ses esprits et d’aboyer.

-        Je n’ai plus de chez moi puisque tu as refusé de me prêter ces malheureux dollars dont j’avais besoin !

-        Ok…Alors tu vas appeler cet ami et tu vas t’arranger pour qu’il s’occupe de toi ou t’héberge.

-        Mais je pensais que tu resterais…

-        Je repars demain matin quoiqu’il arrive.

-        Mais enfin Alicia…Qu’est-ce qui te prend bon sang ?

 Elle pleurnichait pour de bon maintenant.

-        Voilà je m’en vais. Au revoir et bonne chance. »

 Pour ne pas flancher, la jeune femme attrapa aussitôt sa veste, tourna les talons et sortit sans se retourner. Elle prit une ou deux minutes pour ravaler sa colère et ses larmes. Elle repassa par l’accueil de l’hôpital, y laissa 300 dollars et alla ensuite chercher un café au distributeur. Puis elle sortit et observa le ciel. De gros nuages noirs s’étaient accumulés au-dessus des montagnes Wasatch et un vent violent s’était levé. L’orage qui menaçait de se déclarer à son arrivée était sur le point de laisser éclater sa fureur. Elle but une gorgée, jeta son gobelet de café dans une poubelle et regagna sa voiture en courant. Elle démarra promptement et se mit en quête d’un motel. Comme prévu.

 

 

 

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