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L’anniversaire


Laurent Hyafil

 

 

La sonnerie retentit. C’est la relève. Il se hâte vers le vestiaire. Comme chaque jour, il franchit le portail monumental de la prison. Il presse le pas pour ne pas manquer le train de 18h18, car aujourd’hui est un jour particulier, c’est son anniversaire. Assis dans le même wagon où il s’assied tous les jours, à la même place que d’habitude, l’image fugace de son père et de sa mère, alignés, côte à côte, retenant leur souffle en l’attendant, traverse sa pensée.

Le coucou suisse, vient de pousser sa petite chansonnette, mais à quelques minutes près, il rate, comme d’habitude, le cri de sept heures. Il prend son courrier, il monte une à une les 42 marches qui conduisent à sa porte palière qu’il ouvre en tournant les trois verrous qui la bloquent. Quand il la pousse, il est presque surpris par la musique du « happy birthday to you » qui sort des boites musicales qu’il avait installées le matin même. Elles clignotent,  en rouge et en vert, redonnant un peu de couleur au teint légèrement blafard de ses parents.

Comme chaque année, il s’approche de la photo, de plus en plus décatie, qu’il a sortie, le matin même, du fin fond de la grande malle, pour l’exposer, enrubannée de crêpe noir, au milieu du marbre de la cheminée. Elle est poussiéreuse à souhaits, car il n’a même pas pris la peine de la passer sous l’éponge imbibée du produit dont il se sert pour nettoyer fort régulièrement les vitres.

Le visage de ses parents, en ce jour de mariage, paraît, à chaque fois, de plus en plus glauque.

Pour continuer sa cérémonie, il débouche alors une première bouteille du champagne, qu’il a entreposé dans son réfrigérateur. Il se verse une coupe, ouvre la boite de boudoirs roses, et lève symboliquement le verre.

Une banlieue grise, une grande rue ceinte de pavillons. Un pavillon en crépis gris au milieu de son petit jardin qui sert de dépotoir à des pneus usagés. Un chien mal nourri rôde. Le pavillon est plutôt délabré, avec ses peintures écaillées et ses gouttières démanchées.

Il joue dans le jardin, sous la pluie fine, ce crachin, qui le mouille sans le tremper. En ces derniers jours de novembre, il fait déjà nuit quand il rentre de l’école, mais il préfère rester dehors, il n’aime pas le dedans. Il joue tout seul. Même à l’école, il joue tout seul.

Tout à coup sa mère l’appelle :

- Viens ici !

Dans un premier temps il feint de ne pas entendre.

- Viens ici je te dis ! Sinon tu vas prendre une tournée !

Il s’approche, l’air penaud.

-  C’est toi qui a ouvert la porte de la cage à lapin ?

- Non ce n’est pas moi !

- Tu n’es qu’un petit menteur

Ce jour-là, il a pris huit tournées, quatre de son père, quatre de sa mère. Le double pour avoir menti. Un record. A quoi cela servait-il de garder ce lapin prisonnier comme lui ? Qu’il mente ou pas, il aurait eu les tournées.

Avant de sortir la deuxième bouteille de Champagne, il démarre son lecteur de disques, dont il ne se sert qu’une fois par an, pour écouter Renaud. Il n’a qu’un seul disque, un seul chanteur qu’il aime. Une seule chanson qu’il affectionne : « Je suis morgane de toi ». Il se sert « façon sommelier », un bras derrière le dos. C’est la seule occasion où il boit. Pour lui, c’est une tournée, sauf, qu’il est le seul à se servir. Il trinque à leur absence. C’est pour cela qu’il a ceint la photo de noir. Sauf qu’ils ne sont peut-être pas morts.

Qu’importe !

Il entre dans son garage. Elle est là. Il ne s’en sert que très peu. Une fois par an. Et pourtant elle est belle avec ses carters biens astiqués. Car il la lustre tous les dimanches matin. Une habitude. Après, il la regarde pendant des heures, comme une jolie femme bien habillée. Sauf que les femmes, il n’ose pas les approcher, alors que, sa moto, elle lui obéit. Elle lui obéit, puisqu’il la possède.  Il est déjà une heure du matin, comme le temps passe vite ! Il va pouvoir y aller.

C’est à la hauteur de la porte de la Muette qu’il franchit tous les ans les 200 km à l’heure.

Il aime cette porte. Ils sont là toutes les nuits, leur flash en action, dans leur berline grise. Il sait qu’ils l’attendent. Il aime ce commissariat. Il aime mentir aux policiers. Il attend sans un doute, les résultats de l’alcootest.

- Allez ! Entre dans la cellule et tais-toi !

Il n’a pas ses papiers. Il est enfermé dans le box avec un clochard bien imbibé. Il le regarde avec un zeste d’une compassion confraternelle.

C’est la seule fois de l’année où son regard s’attendrit pour un prisonnier.


 

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