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                                                           ASCENDANCE

Aquilino Pepe : refusé

Aquilino Maria : refusée

Aquilino Sergio : refusé

Aquilino Mario : refusé

Aquilino Silvio : accepté

Aquilino Teresa : acceptée

Aquilino Benedetta : refusée

Il avait dix-huit ans, depuis dix jours il attendait. Attendre, c’est ce qu’il avait appris dans ses Abruzzes natales. Chaque été, son père attendait la fin de la vendange pour afficher ou non un sourire discret. Si la récolte était bonne, il prenait la mère par la taille, et l’emmenait en carriole dans les magasins de la ville voisine. Si la récolte était mauvaise, il rentrait sans mot dire mais le lendemain maudissait le pays, la région, le maire, et, parfois, la mère qui lui avait fait cinq enfants. Lui, Silvio, né le 4 juin 1912, attendait chaque été le signal de son père pour saluer la terre qui les nourrissait, ou pour lui cracher au visage, d’un crachat énergique, nourri et définitif.

Au fil des ans ses crachats s’amplifièrent, car le ciel hostile et l’économie en berne s’étaient ligués pour donner aux récoltes un caractère catastrophique. Silvio fut soulagé d’entendre un soir la décision du père, qui les entraînait tous les sept vers un pays de rêve et d’action. Comme pour beaucoup d’Italiens, ce pays de cocagne était l’Amérique. Leur volonté leur tenait lieu de croyance ; l’argent et plus encore la sécurité étaient leur credo. Ils avaient une confiance farouche dans leur destin prodigieux.

La première entaille dans cette conviction fut le refoulement de ses parents et une part de sa fratrie après deux mois de voyage. Pepe et Maria avaient des sympathies anarchistes, pour eux la terre devait appartenir à ceux qui la travaillaient. Ils croyaient l’Amérique un bon terreau pour leur foi, ils ignoraient les commotions qui venaient de condamner Sacco et Vanzetti. Ils se trouvèrent en attente de retour sur le bateau qui les avait amenés. Les deux aînés étaient en âge semble-t-il d’héberger le même virus de la pensée libertaire. Quant à la petite Benedetta, elle était trop jeune pour subsister sans sa mère. Seule sa sœur Teresa, que son allure robuste de paysanne semblait protéger de toute attaque microbienne, fut autorisée à accompagner Silvio. Elle mourut dans l’année d’une tuberculose immigrée comme elle.

Silvio avait dix-huit ans, l’air avenant d’un adolescent responsable, on l’admit dans son nouveau pays. Dans le dortoir où patientaient ses parents anéantis, il crut les renier, pressentant un retour au pays difficile. En un adieu, Silvio devint chef de famille.

Amoureux de la vie, il était en même temps un redoutable travailleur. Au début, logé par une famille originaire du même village, il découvrit ce qui allait devenir un quartier pittoresque. Mais Little Italy n’était dans ces années qu’un bouge crasseux. Les lampions décoraient d’illusions les rues sordides. La première année, il crut suivre leur éclat lorsqu’il partait au petit matin vers un espoir d’emploi. Ils perdirent tout attrait lorsqu’il devint plongeur de restaurant, réparateur de réverbères, homme d’entretien, peinant à se nourrir et à nourrir les siens. La chance lui sourit au bout de deux ans, quand les chantiers se développèrent dans la ville exiguë ; il s’inscrivit comme maçon dans un des chantiers les plus audacieux de l’époque: les grattes ciel Rockefeller.

Quand sa mère apprit qu’il allait escalader des échafaudages plus hauts que sa maison de naissance, elle voulut retourner là-bas pour l’en empêcher. Le père fut fier, ne le montra pas mais le mécréant qu’il était devenu s’en alla brûler un cierge à Don Bosco. Le saint  protégerait le petit mieux que lui-même.

 Silvio s’envola vers des cieux enfin cléments, de plus en plus cléments croyait-il à mesure de son ascension. Le salaire était en proportion du danger, mais Silvio ne voyait pas le danger. Il savait éviter les faux pas, il refusait la gnôle mal raffinée qui vous tord la tête et l’équilibre en prime.

Il trouva une femme, une Italienne comme lui dont les parents tenaient la principale épicerie du quartier. Elle l’aimait, de cette tendresse langoureuse et vaste qui vous agrippe à vie. Il était heureux.

C’est ce bonheur que je vois aujourd’hui sur le visage de mon arrière-grand-père, saisi par l’objectif. C’est le seul cliché qui ait été pris de lui. Il est tombé la veille de la fin du chantier. Mon arrière-grand-mère ne l’a pas revu.

 Elle était grosse de lui.  Mon grand-père est né huit mois plus tard. Comme lui, et comme Silvio, j’aime le parfum des poutrelles, mélangé aux odeurs infimes de l’altitude. J’escalade les échafaudages de bambou ou d’acier. Je suis femme-araignée.

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