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Assiettes perdues


Laurent Hyafil

 

 

 

Il avait rêvé de les revoir, ces assiettes. Des assiettes couleur sépia marron, représentant des blagues militaires de la guerre de 14, qui n’avaient aucun autre intérêt que sentimental ! Les assiettes à dessert de son enfance, que son frère avait gardé dans la succession de ses parents.

L’avion s’approchait de l’aéroport, il repensait plus aux assiettes, qu’à la maison de ses parents, cette maison où il avait passé son enfance, et qu’il n’avait jamais revue depuis la fin de la succession.

L’accueil de son frère fût chaleureux.  Alors que s’annonçait le goûter au salon, son frère lui dit :

- Va chercher les assiettes et les couverts dans la salle à manger. Prends les assiettes couleur sépia, elles pourraient te rappeler quelque chose.

Tout au long du parcours, jusqu’à la salle à manger,  les souvenirs affluaient :

Dans le couloir, la fontaine en bois et cuivre était toujours là. Au milieu de la salle à manger, la table, sur laquelle, pendant des années, ils avaient déjeuné le dimanche, avec toujours le même rituel : une poule au riz et un Paris-Brest. Le buffet était celui qui se trouvait chez leurs grands-parents, entouré de deux bassinoires en cuivre.

Au contact de tous ces objets qui avaient meublé son enfance, il se rendit compte progressivement que son frère s’était approprié sa mémoire. Il ne pouvait pas lui en vouloir car cela résultait des choix de la succession. Mais les faits étaient là et, sans désigner d’autre coupable que lui-même, il se sentait comme dépouillé de son héritage. Si la transmission de l’immatériel avait bien eu lieu, il lui manquait des objets pour asseoir plus solidement ses racines.

Quand il ouvrit le buffet, ce grand buffet presque noir, son regard fut tout de suite attiré par la pile de six assiettes couleur sépia sur lesquelles figuraient des motifs représentant des scènes comiques mettant en jeu des militaires avec, au-dessous, des commentaires du style « almanach Vermot ».

Il  prit et reprit ces assiettes dans mes mains, lut et relut chacune des inscriptions qu’il connaissait par cœur.

Tous les soirs les enfants dinaient dans la cuisine, autour de la table qui se trouvait entre l’évier en grès et la chaudière à charbon. A ses côtés les seaux à charbon métalliques de forme conique qui étaient portés tous les jours par le mari de la gardienne. Tous les soirs au moment du dessert, leur mère distribuait à chacun d’entre les enfants une assiette couleur sépia. Commençaient alors discussions et bagarres pour savoir qui allait avoir laquelle. Chacun prétendait avoir son assiette attitrée, mais ils étaient plusieurs à revendiquer la même. Le ton montait. Leur mère risquait de se faire déborder. Pour reprendre la situation en main, elle invoquait leur père qui allait bientôt arriver. L’effet était plutôt éculé.

Ce plongeon subit plusieurs années en arrière sous le seul effet de la vue des assiettes, eut sur lui un effet totalement régressif. Tout-à-coup, il s’imagina, déjà en pyjama, assis autour de la table de la cuisine, attendant juste l’arrivée de leur père pour qu’il les embrasse avant de se coucher. Subitement, dans ce retour en arrière dans le temps,  il eut eût envie d’arracher son assiette des mains de son frère, en criant :

- C’est la mienne ! Celle où le soldat fuit est celle que j’ai tous les jours, et aujourd’hui tu te l’appropries ! 

Saisi d’une pulsion compulsive, il se mit à s’agiter. Il ne savait plus à quelle époque il était. Brusquement, sans réfléchir, il prit la pile d’assiette sépia et il monta à toute vitesse dans la chambre où il résidait, où il les enfouit dans sa valise sous une pile de vêtements. Il rougit quand même légèrement, mais en redescendant l’escalier il n’avait pas le sentiment d’avoir commis un vol, il avait au contraire la certitude qu’on lui avait restitué mon dû.

Il se hâta de nouveau vers le buffet pour saisir au hasard une autre pile d’assiettes, et il retourna naturellement vers le salon.

Maintenant, il fallait qu’il mente, de façon effrontée, pour gommer le larcin. Seul un mensonge déterminé pouvait le sauver. Arrivant avec des assiettes blanches et des fourchettes à dessert il dit à son frère assez fort pour que tout le monde l’entende :

- Nicolas, j’ai mis beaucoup de temps, j’ai cherché et recherché vainement les assiettes couleur sépia ! Tout-à-coup je me suis rappelé qu’elles n’étaient plus dans la maison au moment du partage. Décidément, en tant d’années, tu n’as pas renoncé à me faire des farces ! Quelle bonheur de te retrouver comme tu as toujours été !

 

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