CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

AU-DELÀ DES COQUELICOTS

Juliette Touron

 

 

L’Autre a pointé un revolver sur sa tempe. La petite n’a jamais su si l’arme était chargée. Le bénéfice du doute.

Le médecin de famille venait, étrange bonhomme au crâne lisse et brillant comme ses stylos de luxe, lunettes cerclées d’or, avec une démarche indolente. Qu’est-ce qui peut bien être urgent quand depuis des années on soigne des malades qui quoiqu’on fasse finissent toujours par mourir. Il tentait de planter l’aiguille, la mère frappait sa tête contre le mur. On limitait les dégâts en glissant des oreillers.

Seuls, ils l’étaient.

La solidarité qui tenait les gens attentifs aux besoins des uns et des autres dans ce village de 300 âmes, chiens compris, s’arrêtait là au bord des fêlures du sacro-saint foyer. Rivalités des frères, dinguerie du dernier-né, secrètes parties de jambes en l’air dans la remise, maltraitance des filles-mères par des pères bétonnés dans la honte.

La petite connaissait beaucoup de ces secrets, habile à se glisser partout, on l’oubliait, et on causait. Josette a 40 ans, elle est vieille fille, elle aime beaucoup la petite. Chez Josette, tout est vert : les yeux, la robe, les bagues luxueuses, les varices. Elle est amoureuse de son cousin germain. Ils s’embrassent dans la souillarde, volent tout ce qu’ils peuvent. Il frotte ses hanches pleines. Trop tard pour avoir des enfants qui naitraient avec des tares, forcément.

Experte en dosage d’insuline, elle s’arrange pour ne jamais avoir 41 ans. Elle laisse une lettre, elle accuse sa mère, Armande, de lui avoir interdit le seul homme aimé d’un amour volcanique. Celui qu’elle ne connaitra jamais, la mère. Le contenu de la lettre fait le tour du village. Mais on enterre Josette avec les honneurs religieux des suites d’un coma diabétique.


 

 

Armande la bigote sèche furetait dans l’église, attirée par les odeurs de bois humide de la sacristie et le frou-frou des soutanes. Elle répandait sa froideur de morte-vivante comme un poison, sa tyrannie silencieuse rendait aride la terre touchée, l’air fétide. Le mari passait sur la route avec un fanion rouge, la moustache taillée en brosse à dents, le pas militaire. On l’imaginait à la tête d’un bataillon discipliné, il n’était suivi que de ses poules qui lui obéissaient au doigt et à l’œil, rentrant docilement au bercail se jucher pour la nuit. La fierté du rituel pour montrer qu’il commandait encore quelque chose.

La petite allait le voir se raser à la lame d’acier, rite accompli avec méticulosité. Il y avait des buffets en merisier, des carrelages anciens, et comble du luxe une salle de bain. La maison était remplie de louis d’or, disait-on, profit d’un mystérieux marchandage humain. De l’or sale, la petite en aura un jour dans son héritage.

Car Armande avait supplié qu’on la prenne en rente viagère. Pas cette vieille peau qui m’a dénoncé à la milice. Mais la mère avait su convaincre le père : il y avait des terres où il pourrait maraîcher à loisir, une nouvelle vie annoncée si loin de leur éternelle précarité. Elle le fit avec un dévouement sans faille : les couches changées trois fois par jour, les repas données à la cuillère, essuya les vomis sur les parquets et le grés rouge, difficiles à ravoir. Dix ans à soigner une grabataire despotique qui lui mangea ses nuits, l’obligea à accourir sans cesse pour faire taire ses cris démentiels.

Avant tout le monde elle sait, la petite. L’iris vire au noir, il est habituellement d’une jolie couleur noisette celle de la forêt vivante où la lumière pénètre, celle des écureuils qui fuient tels d’éternels enfants espiègles. Puis un rictus fend la bouche et voile le visage d’un masque mauvais.

Enfermée dans la chambre, elle miaule, la voix de l’Autre, une voix d’hypnotiseuse professionnelle. Demande sa trousse de toilette pour se recoiffer.

La petite va la chercher, soulagée que la mère la reconnaisse comme son enfant. Elle va l’embrasser et tout sera fini, elle pourra aller faire ses devoirs. La mère ouvre, prend la trousse. La petite a vu le rictus, mais la mère ne verrouille pas la porte. La petite y retourne quelques temps après.


 

 

Le bras droit est ouvert profondément, deux bourrelets bordent de chaque côté une plaie béante. Elle se souvient avoir été surprise, elle n’imaginait pas qu’à cet endroit il puisse y avoir une telle densité de chair. Et du sang. Partout. Le visage est furieusement impassible comme si l’Autre savourait son massacre.

Les petits ciseaux dans la trousse de toilette, comment a-t-elle pu ne pas y penser?

Le père ne lui posera jamais cette question impossible.

© 2014
Créer un site avec WebSelf