CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

Avenue Niel

Laurent Hyafil

 


- Mais, enfin, que fais-tu là à cette heure, à regarder l’avenue Niel ?

Il parlait à sa mère de 92 ans, comme elle lui aurait parlé quand il avait quinze ans.

Les rôles s’étaient renversés, Il avait cédé à ses sirènes.  Il ne regrettait pas ce choix longuement mûri. Peut-être même, trop mûri, car, à force de peser le pour et le contre, il était incapable d’identifier les moteurs de sa décision. Elle était là, il était là. Elle était là, approchant les quatre-vingt-douze ans. Il était là, la toisant du haut de ses soixante ans. 

Il s’était installé dans la chambre qu’il avait occupée jusqu’à son service militaire, au fond du couloir, dans le grand appartement haussmannien  de l’avenue Niel. Une chambre qui n’avait pas bougé en quarante ans.  Une césure d’une demie vie, et tout recommençait.

Il avait été happé par ce retour vers l’enfance, après une phase particulièrement agitée. Il avait sans doute eu besoin de revenir à ses racines. Se retrouver,  peut-être pour mieux repartir. Car ce n’était qu’un port d’attache, un point d’ancrage pour reconstruire. Il avait encore un grand morceau de vie devant lui. Il savait qu’elle n’en avait que peu. Et c’est pour lui offrir une fin méritée, qu’il s’était d’une certaine façon sacrifié.

C’était cela ou le départ vers a maison de retraite.

- Jamais je ne quitterai l’avenue Niel ! Plutôt mourir !

  Alors, où était le choix ? Ignorer, ce qui pouvait ressembler à un chantage ?

Elle était là, il était là. Elle était plus possessive que jamais. Mais ça, il l’avait anticipé. Il avait choisi, en connaissance de cause, car il la connaissait mieux que quiconque. Elle n’avait jamais reconnu la portée de son geste. Pour elle, il était normal qu’un fils s’occupe de sa mère, et encore plus normal que sa mère le traite comme s’il avait six ans. Il ne résistait d’ailleurs qu’à peine à son autorité excessive, car cela faisait partie de son choix.

Elle passait ses journées à regarder l’avenue Niel. Une avenue qu’elle scrutait depuis sa naissance.  Elle avait toujours fascinée par la meute bigarrée qui entrait et sortait des Magasins réunis. Car c’est comme cela qu’elle continuait à les appeler.  A peine plus vieux qu’elle, elle n’allait pas changer leur nom au gré des financiers.

Lui, commençait à reconstruire sa vie. Une vie détruite par plusieurs années de graves troubles, qui l’avaient saisi alors que tout resplendissait. Il avait tout perdu, sa femme, sa fortune, son travail. Il essayait patiemment de reconstruire un lien solide avec ses enfants.  De cette épreuve redoutable, il était sorti plus généreux. Il s’était senti plus proche des autres, et était d’autant prêt à donner, qu’il avait conscience de ce qu’il avait beaucoup reçu.

Elle n’avait jamais réalisé ce qu’il avait traversé, et il ne lui en voulait pas.  Il avait en perspective de trouver une compagne pour finir sa vie, mais savait que rien ne serait vraiment solide avant l’échéance indéterminée de la disparation de sa mère. Echéance qu’il ne pouvait souhaiter.  Il était pris dans une nasse qu’il avait volontairement tressée.

Il sortait le soir, épisodiquement. Elle était toujours couchée à 21h sonnantes après un diner léger. Un soir, alors qu’il rentrait vers 23h, il vit, de l’avenue Niel, un rai de lumière traverser la fenêtre du salon. Quand il ouvrit la porte, tout était noir et silencieux.

Quelques jours après elle lui demanda :

- Tu rentres à quelle heure, ce soir, de ton tournoi de bridge ?

Ce qui éveilla ses soupçons, car, quelle que soit l’heure, elle était supposée dormir.

Il rentra volontairement  plus tôt, sans faire de bruit, et trouva sa mère, contre la fenêtre du salon, qui donnait avenue Niel.

- Je croyais que tu étais toujours couchée à 21h ?

- C’est toi qui devrais être couché depuis longtemps, je n’aime pas que tu traînes dehors à cette heure!

Il fallait bien comprendre que, ce qu’elle redoutait, plus que tout, c’est qu’il rencontre une femme.

Intrigué par cette posture nocturne, il multiplia les retours à des heures imprévues, et l’aperçut  plusieurs fois contre la fenêtre du salon. Il se fit transparent.

Cette fois-ci, il voulait comprendre. Il l’interrogea tout de go. Elle lui répondit avec la mine de l’enfant qui vient de faire une bêtise :

- Nous sommes trois survivantes de notre troupe de scouts à habiter cette extrémité de l’avenue Niel. Depuis toujours nous nous envoyons des messages en morse avec des lampes de poche, dès que la nuit est tombée.  C’est notre façon à nous de continuer à vivre en société.

 

© 2014
Créer un site avec WebSelf