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Bœuf au menu

Laurent Hyafil

-        Faites marcher un bœuf carotte avec une frite pour la 17 !

Il avait choisi un restaurant décidément trop bruyant pour revoir sa cousine après dix bonnes années de brouille. Les garçons hurlaient, mais, pas seulement. La configuration de la salle amplifiait les conversations au lieu de les atténuer. Il maudissait ce guide qui l’avait affublé de cinq étoiles et avait insisté sur le côté « cosy ». Il en était ainsi probablement le soir, quand la salle était à moitié vide, mais au déjeuner, on se bousculait pour s’asseoir, la tête dans l’assiette du voisin. La proximité de la Bourse et des bureaux attenants expliquait un tel engouement, qui procédait de la facilité plus que du raffinement.

La cousine était arrivée avec quinze minutes de retard, quinze minutes pendant lesquelles, doutant de sa venue, il avait dévisagé toutes les arrivantes. Après dix ans, et dix ans dans la tranche fatidique cinquante-cinq - soixante-cinq, il craignait de ne pas la reconnaître, ce qui n’aurait pas arrangé la réconciliation.

Elle était arrivée du côté où il ne l’attendait pas et s’était jetée sur lui, en l’embrassant avec la plus grande tendresse. Ils démarrèrent la conversation par un panorama général de la famille, enfants, petit-enfants, cousins, comme si, la brouille n’avait pas existé. Pour commencer, il l’avait questionné sur son fils médecin, sujet sur lequel les mères peuvent, en général, parler des heures.

La conversation était largement installée, quand un quidam s’approcha de la table et l’interpella :

-        Bonjour, je suis sûr que je vous connais !

Désireux de poursuivre avec sa cousine, il lui répondit d’un non ferme après l’avoir longuement dévisagé :

-        Ecoutez, je crois qu’il y a méprise, je suis sûr de ne vous avoir jamais rencontré !

La réponse ne découragea pas l’inconnu, qui était persuadé de son fait :

-        Je me demande si nous n’avons pas travaillé ensemble au Ministère de la Santé ?

Face à une telle précision, la réponse fut cinglante :

-        Vous faites fausse route, j’ai fait toute ma carrière dans les caoutchoucs !

Il pensait avoir marqué un point définitif, et regardait sa cousine avec le sourire du joueur de tennis qui vient de frapper un passing shoot, quand l’olibrius, nullement atteint par le retour cinglant, s’incrustant un peu plus le long de la table, contrattaqua avec force :

-        Ca y est, maintenant je sais de façon sûre, nous avons fait notre droit ensemble ! Je vous vois encore débattant d’un point crucial de droit administratif, dans le hall de la Sorbonne.

A ce moment, le garçon apporta les deux bœuf-carottes, le plat du jour, qu’ils avaient tous deux commandés.

-        Vous avez fait un bon choix, le bœuf-carotte est absolument délicieux, je viens ici tous les mercredis rien que pour ce plat

On sentait bien que notre intrus, s’incrustait de plus en plus à la table où il aurait bien voulu s’asseoir, pour continuer son interrogatoire en toute quiétude.

-        Vous savez, dit-il, c’est terrible ce qui m’arrive, j’ai la certitude de vous connaître, et de bien vous connaître, d’avoir tissé dans le passé des liens affectueux avec vous, et je sens que vous me repoussez, comme si je présentais un danger pour vous.

-        Vous vous trompez sur moi, je ne coupe jamais les liens du passé, et c’est pour cela d’ailleurs que je déjeune avec ma cousine, avec laquelle j’aimerais continuer calmement notre conversation.

-        Je ne vais pas vous importuner plus longtemps, je vais juste vous donner ma carte de visite, et vous me téléphonerez si votre mémoire vous revient.

-        Voilà ma carte, je m’appelle Ephraïm Bœuf. Au revoir, Monsieur.

La conversation familiale reprit avec sa cousine. La brouille avait l’air définitivement enterrée. On n’en parlerait pas.  Sa pensée était ailleurs. Il ne pouvait oublier l’intrusion :

-        Si j’avais rencontré, une fois dans ma vie un Ephraïm Bœuf, ne serait-ce que cinq minutes, je m’en souviendrais !

Impavide, la cousine continuait son long passage en revue de toutes les pièces d’une famille particulièrement fournie.

-        Tu sais que je croise régulièrement ton frère au marché, nous sommes voisins. En vieillissant c’est fou ce que tu lui ressembles. Je dis bien « que tu lui ressembles », car lui n’a pas changé. En entrant dans le restaurant, j’ai cru que c’était lui ! C’est impressionnant ! Il est toujours avocat ?

-        Non, il s’occupe des affaires juridiques d’un grand groupe pharmaceutique.

-        En liaison avec le Ministère de la Santé ?

-        Tu veux dire en liaison avec Ephraïm Bœuf ?

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