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Premier prix 

Elsa Girard


Bon débarras

La porte grince sur ses gonds. Le battant claque, s’immobilise, laissant apparaître un capharnaüm d’objets. L’odeur de renfermé lui chatouille les narines, alors qu’elle retrousse ses manches et s’arme d’un balai. La tâche est d’ampleur, mais elle y met du cœur, comme à chaque fois qu’elle s’attaque à une corvée longtemps repoussée. Après une heure d’effort, elle s’assoit enfin sur une caisse entreposée là depuis des années.

Un vieux frigo, des jouets d’enfants, une épuisette, un moteur de tondeuse, une volière, un parasol… Elle n’en finit pas de faire l’inventaire. Elle veut faire place nette et se décide à tout vendre sur Internet. Alors elle nettoie, brique, lustre, répare, recolle, avant de photographier chaque objet sous son meilleur angle. Elle rédige ensuite les annonces, estime les prix, l’état d’usure, compare, évalue, décide. Elle se prend au jeu, y passe la nuit entière. Au petit matin, épuisée, elle manque oublier d’emmener ses enfants à l’école. Mais dès son retour elle s’y remet, encore quelques clichés avant de cliquer et d’aller enfin se coucher. Moins d’une heure après, le téléphone n’en finit plus de sonner.

Les rendez-vous sont pris. D’ordinaire désœuvrée, la voici complètement débordée, et si exaltée qu’elle en oublie sa fatigue. Alors elle prend une douche, prépare du café. Les clients ne tardent pas à arriver. Ensemble, ils partent à la recherche de l’objet, l’examinent, le soupèsent, lui inventent une histoire. L’affaire conclue et les billets en poche, elle raccompagne ses premiers acheteurs et accueillent les suivants. Le défilé est incessant et c’est bientôt une petite liasse qu’elle palpe sous ses doigts. Elle se sent l’âme d’une femme d’affaires. Cette agitation soudaine autour d’elle la galvanise. Bientôt tout est vendu, l’espace est nu, cela la grise.

C’est alors que son regard sur les objets change. Tout son intérieur lui semble soudain encombré de choses sans aucune utilité et dont elle décide de se débarrasser. Alors elle recense et trie vaisselle et vêtements, disques et bouquins, cadres et bibelots… Elle vide les coffres, les tiroirs, les armoires, rien ne l’arrête. Bientôt un amoncellement sans nom occupe tout le salon. Elle se réjouit d’avance à l’idée de marchander ce nouvel espace de liberté. Encore une fois, cela s’avère un succès. Les clients affluent, elle accueille, parlemente, commerce, encaisse. Elle joue son rôle à la perfection. Le tas d’objets s’amenuise puis disparaît tout à fait. Dans le salon maintenant vide, elle respire. Elle se sent bien dans ce nouvel environnement réduit à l’essentiel.

Mais dès le lendemain, à peine ses enfants sont-ils partis pour l’école que cela la reprend. Elle étouffe. Elle s’ennuie. Et elle jette de nouveau un regard scrutateur sur ce qui l’entoure. Ces étagères maintenant vides, quel intérêt ? Et cette armoire ? Ce canapé ? Elle recentre ses besoins. Ce vase, cette nappe, et même la table qui les supporte, tout doit disparaître ! Alors elle démonte, décroche, emballe… Les rideaux, la télé, les tapis… Elle est en sueur et très agitée. A nouveau, les gens appellent, questionnent, marchandent, achètent et repartent, le coffre plein. Elle s’en réjouit, il lui tarde d’être dépossédée de tout, elle ne veut plus s’encombrer de rien, elle aspire au néant.

Et elle s’y glisse, tout doucement. La maison est vide désormais. Elle a beau en faire le tour, elle ne trouve plus rien à vendre, hormis la maison elle-même. Cette idée germe dans son esprit et bientôt ne la quitte plus. Elle s’imagine déjà dans le rôle de l’agent immobilier, prête à batailler pour en tirer le meilleur prix. Vendre sa maison... L'idée est séduisante, mais un détail la contrarie : et les enfants ? Eux qui n’ont déjà plus ni lit, ni jouet, ni vêtement ? La réponse semble s’imposer d’elle-même.

Alors elle rédige avec soin les annonces qu’elle illustre de ses photos préférées. Les deux plus grands partent très vite, elle doit même refuser des visites. La petite dernière est plus longue à trouver acquéreur. Certes, c'est une enfant difficile et elle en demande un bon prix, mais elle refuse d’en débattre, car il lui semble que c’est déjà une affaire. Les gens exagèrent. Finalement, elle craque et accorde une remise de dix pour cent après plusieurs jours de négociation. Ce n’est pas si mal.

Enfin seule, elle sent comme une énorme pression retomber et elle s’assoupit aussitôt, roulée en boule sur le parquet immaculé. Ce n’est qu’à son réveil, alors que son regard incrédule balaye l’étendue vide autour d’elle, qu’un frisson d’effroi lui parcourt tout le corps.

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