CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 
      C’est pas l’homme qui prend la mer


Laurent Hyafil



J’ai toujours eu peur de la mer !


Je n’avais pas quatre ans que, lors de la visite d’un cuirassé dans le port de Saint-Malo, ma mère m’a confié quelques minutes à un officier, pour franchir une passerelle au-dessus de l’eau ! Ce souvenir, vague mais terriblement prégnant, a déterminé mon aversion pour la mer.


Et pourtant, lorsque Pierre m’a demandé de venir déjeuner avec ses amis, qui avaient tous un bateau, j’ai accepté l’invitation. Il m’avait précisé qu’on parlerait peu de la mer.


Pendant les premières minutes du repas, on évoqua quelques généralités sur les saisons et le climat. Un échange somme toute bon enfant. De la fonte de la banquise aux tempêtes qui avaient ravagé les Antilles, nous dressâmes un riche un panorama du devenir de notre planète. Mes craintes préliminaires commençaient à s’estomper.


Ceci amena naturellement le premier récit d’un des convives , qui avait rejoint en trimaran une île quasi inhabitée au Nord de l’île Maurice – île menacée par la remontée des eaux. Il avait évidemment essuyé une tempête qu’il narra avec force détails. L’aspect paradisiaque de l’équipée en fût pratiquement gommé. Les questions fusèrent jusqu’à ce que l’on découvre qu’il avait payé un équipage complet pour l’accompagner dans son exploration. Ceci amoindrit l’exploit.


Rapidement, un autre convive raconta la tempête hors normes qu’il avait essuyée dans le golfe de Gascogne, alors qu’il se rendait aux Canaries. Avec pléthore d’anecdotes , il énuméra l’ensemble des avaries qui auraient dû conduire logiquement au chavirage. Il tirait une certaine gloire d’y avoir échappé, et surtout aucun regret de s’être mis dans une telle posture. Au fond, la mer était plus qu’un plaisir, un réservoir de combats gagnés contre des éléments déchaînés. Une vieille histoire de famille me revint alors à l’esprit. Frais diplômé, mon grand-père, avait refusé un poste qui nécessitait de fréquents voyages vers l’Angleterre, car il craignait la mer. Y aurait-il un certain atavisme en la matière ? Ma mère, déjà, ne serait jamais montée sur un bateau, même pas un bateau Mouche. Le sentiment de ne pas appartenir au même monde qu’eux, voire de ne pas être fait de la même matière, devenait de plus en plus évident.


Par un fait extraordinaire, la multiplicité des récits marins me provoqua le mal de terre, cette espèce de vertige très spécifique qui copie le mal de mer. Ne voulant pas embarrasser mon ami, je me forçai à faire bonne figure, et continuai le déjeuner comme si de rien n’était.


Le narrateur suivant développa son récit du tour du monde. Tous ceux qui ont franchi cette épreuve portent la couronne de baie de lauriers chère aux Romains. Tout au moins, ils sont regardés par les autres comme des êtres supérieurs. La vertu initiatique de l’épreuve vaut appartenance à une élite.


Il commença par le nom du bateau, « Atlas » , dont il était particulièrement fier, et enchaîna par la multitude des détails de l’accastillage du vainqueur, car ce sont souvent ces oripeaux qui conduisent au succès, depuis la boussole tridimensionnelle jusqu’à la marque des cordages qui permettent de hisser les voiles. Puis, vint le détail des curriculums vitae de chacun des membres de l’équipage, avec un résumé de son comportement dans chacune des phases les plus dangereuses du parcours. Cette partie fut abrégée, car, lors d’un tour du monde, le changement partiel d’équipier est fréquent.


Enfin, nous eûmes droit à un récit exhaustif de la tempête monumentale subie à l’approche du Cap de Bonne Espérance, en provenance de l’Australie. Le bateau faillit se retourner par dix fois, et le triomphalisme du narrateur tournait à la forfanterie.
Cette narration outrecuidante me fit me remémorer une de mes lointaines cousines :

- Est-ce que vous avez connu Sylvie Carmela ?

Le narrateur devint pâle mais répondit sans hésitation :

- Ce nom me dit quelque chose, mais, vous savez, je prends tellement d’équipiers sur de petites distances, que je ne saurais m’en rappeler

- C’est bizarre, car je me souviens maintenant qu’elle a été une de vos équipières sur ce parcours, et pas n’importe quelle équipière.

De « pâle », il passa à « décomposé », mais ne se départit pas de sa superbe :

- C’est vrai, je m’en souviens maintenant, nous avons eu un incident grave .

Je bouillonnais intérieurement, et mon mal de terre disparut instantanément. Je faillis faire un esclandre, mais par correction pour Pierre, je dis simplement :

- Par respect pour la mémoire de ma cousine, je préfère m’esquiver !
© 2014
Créer un site avec WebSelf