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Carte d’identité

Laurent Hyafil

 



Son père est né à Oran, son grand-père était rabbin à Sidi Bel-Abbès. Sa mère est une tunisienne, musulmane et française. Elle, est née à l’hôpital Bichat à la porte de Saint-Ouen et elle a toujours habité Saint-Denis, une grande tour un peu sale, un peu lugubre, mais tellement attachante. Elle, a été une seule fois voir ses grands-parents à Tunis, ils habitent une petite maison toute recouverte de carrelages avec un petit jardin où il y a juste la place pour un oranger étonnant.

 Depuis le départ de son Papa, alors qu’elle avait huit ans, elle se trouve un peu bizarre. Lui, ne s’est plus préoccupé d’elle. Et ce n’est pas sa mort, une dizaine d’années plus tard, qui a arrangé les choses. Surtout qu’il était jeune et qu’elle aurait peut-être eu l’occasion de le revoir s’il n’y avait eu ce camion qui s’était mis en travers de l’autoroute. Elle ne sait pas comment la police a su qu’il avait une fille et retrouvé sa trace, mais il a agonisé dix jours à l’hôpital d’Auxerre, et pendant ces dix jours elle a été à ses côtés. Elle ne sait pas s’il l’a reconnue, elle croit qu’il la prenait pour une infirmière adolescente. Après sa mort elle n’a pas arrêté de rêvasser, à tel point que sa Maman lui a dit tout le temps de sortir des nuages. Dans ces nuages, elle imaginait qu’elle avait eu un Papa normal, un Papa qui se serait vraiment occupé d’elle, un Papa qui aurait eu un grand jardin avec des framboisiers et des poireaux. Dans ses rêves, elle se voyait aussi sur un quai, dans un port anglais en train d’attendre son arrivée par un bateau qui n’arrive jamais.

Aujourd’hui elle a vingt-neuf ans et elle a terminé ses études de psychologie à l’université de Saint-Denis par un doctorat dans le département d’ethnopsychiatrie. Elle voudrait être psychologue dans un Centre Médico-Psychologique pour accompagner les plus défavorisés. En attendant, elle suit des séminaires et fait des vacations. Enfin, elle travaille quand elle peut car elle a une maladie psychique qui ne se soigne pas vraiment. Sauf elle, personne ne le sait, car elle en a honte, et puis, pendant la phase aiguë des crises, elle ne sort pas.

Elle a découvert l’écriture grâce à ces crises de folie. Toutes les formes d’écriture, le roman, la poésie, l’essai, le théâtre. Pendant ces phases, elle est particulièrement créative. Aujourd’hui elle s’applique à écrire hors des crises. L’écriture est un des outils qui lui permet d’aborder la difficile recherche de son identité. Qui est-elle vraiment, un homme ou une femme, une juive ou une musulmane, une maghrébine ou une française ? Par l’écriture elle peut explorer toutes les voies, revêtir l’habit de la couleur qui lui sied. Ce doute sur l’identité provient sans doute de l’absence de son père, car lui seul aurait pu lui transmettre des certitudes. Aussi toute sa quête vise-t-elle à reconstruire le chaînon manquant, celui qui aurait permis la transmission.

Elle a 35 ans demain. Elle vient de finir d’écrire son premier roman. Le héros a vécu toute son enfance dans l’absence d’une identité bien définie, puisque c’est grâce à ses camarades de lycée qu’il découvre qu’il est juif. Jusque là il ne savait pas. Il ne savait même pas ce que le mot « juif » voulait vraiment dire. Il pensait même être protestant car ses parents l’avaient inscrit aux scouts de cette confession.

Torturé par la mort prochaine de son père, atteint d’une grave maladie, le héros se réveille un matin avec la certitude qu’il doit rencontrer un rabbin avec son père avant qu’il ne meure. Il n’avait jamais vu de rabbin de sa vie. Il arrive à traîner son père jusqu’à la synagogue, et au cours de la discussion avec le rabbin, celui-ci suggère que le père procède aux rites de la bar-mitsvah, ceint dans un châle, afin de transmettre à son fils l’héritage manquant. Ce père mourra peu de temps après. Cet épisode de la synagogue aura transformé le héros du roman.

Elle, est tellement imprégnée de son œuvre que par moments elle en arrive à se prendre pour le héros de son roman. Demain elle a rendez-vous à l’hôpital d’Auxerre, là où est mort son père. Elle a inventé des douleurs au foie pour s’y faire hospitaliser. Elle pense que de revivre les quelques derniers jours de son père, ceinte dans une couverture, va lui permettre d’avancer dans la recherche de son identité.

Le séjour à l’hôpital a été décisif. Aucun héritage paternel ne lui a été transmis. Par contre, il lui a permis de faire un deuil définitif de son père.

Elle porte maintenant le voile.


 

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