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Ce soir-là

Fatma Adoui


 

Je ne suis personne. Je suis tout le monde. Je me fonds dans la masse d’où aucune tête ne dépasse et je me laisse tondre l’âme. Ma semaine passe sans se faire remarquer. Comme moi. Au bureau, journées numérisées devant mon ordinateur qui détecte toute tentative d’inactivité. Même mon ombre est digitalisée. Le soir, je reprends mon rang dans le banc de sardines broyées dans le métro bondé. Jusqu’au vendredi soir. Ensuite, c’est une autre histoire. Samedi. Mon corps sort de son apnée, ma peau s’ébroue, mes orteils s’écarquillent et mon sourire renaît. Je me prépare : poudre de riz pour adoucir mon teint, un zeste de rose sur ma bouche nue. Ombres bleutées sur mes paupières attentives, puis le mascara qui allonge mon regard. Il suffit de peu pour voir le monde autrement. Ma robe épouse mon mètre soixante-dix comme une seconde peau. J’ajuste ma perruque blond platine, et je mets les lentilles qui me font les yeux délicats de celle que je ressuscite tous les samedis soir.

Je m’avance au milieu de la scène sans masque grivois. Mon numéro de poupée aux grands yeux trop fardés, c’est en ville qu’il a lieu. Ma voix s’élève, rauque et douce à la fois. Je sais par avance son effet sur le public. C’est comme ça que je les ai conquis. Grâce à Marilyn. Soudain, une voix pâteuse m’interpelle : « Eh, Marilyn ! Arrête de faire ta mijaurée, déshabille-toi ! » Je regarde le malotru. Je chancelle sous le choc : mon directeur ! Il occupe une table avec deux autres hommes éméchés. Des rires gras déchirent leurs ventres. Son visage est balafré d’un sourire égrillard. Il a trop bu. Un pan de sa chemise sort de son pantalon, dévoilant une bedaine flasque. Lui, qui ne tolère aucun écart de conduite de ses salariés ! Il ne me reconnaît pas. J’en suis soulagée et j’en tremble : je lui plais ! Son regard poisseux glisse sur ma bouche, mes seins et s’attarde lourdement sur mes hanches. Sensation visqueuse d’être palpée par une limace. Enivrés par leur goujaterie qu’ils brandissent comme un étendard, ils éructent leurs quolibets paillards ponctués de hoquets huileux : « Cesse de t’égosiller, on veut juste voir ton joli p’tit c.. », « Eh, la fausse blonde ! T’as l’air d’un travelo, t’en es un ? » Chaque mot claque sur moi comme un coup de fouet. Douleur de l’affront incrustée dans ma peau. Je cesse de chanter. La musique s'arrête, mais leurs railleries continuent. Dans la salle, un grondement de colère enfle rapidement et me tire de mon inertie.

Je m’avance vers leur table. Déstabilisé, mon directeur  détourne le regard et lance crânement à ses comparses de beuverie : « Suffisait de demander ! » Nouveaux éclats de rire graveleux. Furieuse, je saisis la bouteille de champagne posée sur la table. Je la secoue vigoureusement et j’arrose la clique médusée qui pousse des cris d'orfraie. D’un bond, mon directeur empoigne la bouteille avec force. Celle-ci m'échappe et heurte brutalement son visage. Il tombe à terre. Un tonnerre d’applaudissements éclate dans la salle. Les videurs interviennent et embarquent le trio sans ménagement. Je remonte sur scène, encore sidérée par ce dénouement, sous une ovation qui dure longtemps. Lundi matin. Rien n’est plus comme avant. J’ai compris que je n'étais pas la seule à tricher. Pour la première fois, je me suis maquillée, légèrement. J’ai revêtu un tailleur qui souligne ma féminité, assumant pleinement le regard impudique des passants. Qu'il est bon de marcher contre le sens du vent ! Dans l’entreprise, j’affronte le regard éberlué de Martine, l’hôtesse d’accueil, qui finit par me sourire. Si intensément que cela me bouleverse. Puis, je croise les visages stupéfaits de mes collègues. Enfin, ils me regardent. Avant, j’étais transparente. Mon directeur est là, le nez tuméfié et l’œil cerné de bleu. Effaré devant ma nouvelle apparence, il me fixe en silence. Je détourne son attention : « Que vous est-il arrivé ? » Il tâte son nez et lâche en balbutiant : « Je rentrai d’un dîner avec ma femme, lorsque des loubards nous ont agressés. J’étais seul contre eux, les lâches ! » Il s’éloigne. Alors, c’est tout ? Je m’adosse contre le mur pour ne pas tomber. Mon cœur est débordé. Tout ce que j’y retenais s’en déverse avec la force d'un torrent en cru. Un collègue s’approche et me chuchote : « On s’en doutait. Tu es resplendissante. Je t’envie. »  Je ris et je pleure en même temps, mon cœur ne sait plus. Au fait, je m’appelle Éric, j’ai vingt ans, et aujourd’hui, c’est le premier jour de ma vie.

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