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Chambre blanche

Laurent Hyafil

 


- Surtout, ne ratez pas un centimètre carré de terrain !

- N’économisez pas vos muscles, n’hésitez pas à enfoncer jusqu’au bout vos sondes à avalanche !

Pour éviter le harcèlement permanent des sous-officiers, Olivier se mettait progressivement à l’écart du champ principal des investigations, tout en respectant scrupuleusement la consigne.

L’avion militaire s’était écrasé au sommet d’une montagne vallonnée. Il y avait vingt-deux personnes à bord, essentiellement des hauts gradés, et en plus des documents ultraconfidentiels qu’il fallait absolument retrouver sur ce champ de neige fraîche.

 Le temps s’était éclairci, mais on ne pouvait échapper à une nouvelle chute abondante. Il ne fallait d’autant pas traîner que le périmètre de récupération s’avérait vaste :  l’avion s’était éventré au moment de l’atterrissage forcé, et les corps avaient pu être projetés sur un large rayon.

Au début de la recherche, la trentaine d’hommes de troupe, mobilisés pour la circonstance, affichait pâle mine à la perspective d’exhumer vingt-deux cadavres. Pour la plupart, ils n’avaient jamais été confrontés avec une vision aussi crue de la mort. Se retrouver face à face avec un cadavre, éventuellement partiellement déchiqueté, était une expérience effrayante.

C’est donc dans ce climat doublement glacial que la recherche commença. Le silence pesait sur le site, entrecoupé seulement par les injonctions répétitives des adjudants.

Le premier à trouver un corps se mit à hurler comme le découvreur d’un trésor dans une émission de télé-réalité :

-        Ça y est, j’en ai un ! Ce doit être un général !

Tout le monde accourut pour voir, et Olivier resta à l’écart. Il devait être le seul à penser au respect que l’on doit au défunt. Il s’agissait d’un homme et non d’un quelconque trophée. La meute en délire commença à se gausser de son statut d’officier supérieur, faisant peser sur lui toute la hargne que le bidasse ordinaire réserve à l’état-major.

Rapidement, les sous-officiers mirent fin au happening. La recherche reprit dans une ambiance différente. Le tabou de la mort avait été brisé par le contact avec la première victime. La vision du corps gelé, les tâches de sang séché, les moustaches givrées, avait retiré au cadavre toute forme d’humanité. La troupe ne recherchait plus des hommes, mais des corps en cire, comme on en trouve au musée Grévin, des objets qui n’avaient jamais vécu.

Au fil des heures, les découvertes se multiplièrent. L’avion ne comprenait pratiquement que des généraux. On les aligna, dans un coin du terrain, en attendant leur évacuation par hélicoptère. La tâche n’était cependant pas terminée. Déjà excentré, Olivier s’isolait à l’extrémité du champ de recherche, là où la possibilité de trouver un corps était quasiment nulle. La chorale des donneurs d’ordre n’avait pas faibli :

-        Olivier, ne va pas si loin, il ne reste que peu de temps avant la nuit, et là-bas, ton travail est inutile !

Olivier faisait mine de ne pas entendre. Il savait que tant qu’il restait dans le périmètre officiel, délimité par quelques balises, rien de grave ne pouvait lui arriver. Il assumait son statut de « marginal », acquis d’emblée.

Acquis à la routine de la sonde que l’on enfonce, Olivier songeait à sa prochaine permission, quand il fut alerté par une résistance anormale.

Après quelques coûts en profondeur, il se décida à dégager l’endroit sans ne rien dire à personne. La lumière qui commençait à baisser et le léger replat derrière lequel il se trouvait occultaient ses mouvements. Rapidement, il comprit qu’il s’agit du steward, un beau jeune homme d’une vingtaine d’années qui avait été congelé, le sourire à des lèvres à peine maculées par un filet de sang.

Olivier décida de lui sculpter dans la neige un lit funéraire. Il voulait par-là réparer l’ensemble des outrages qui venaient d’être commis par ses congénères. Il dégagea le corps avec la plus grande précaution, et l’étendit sur une surface plane qu’il venait de dégager, en l’entourant d’un petit muret. Il épousseta son uniforme et dégagea du moindre givre son visage et ses cheveux. Le contact du mort ne l’effrayait plus. Au contraire. Il pensait qu’en l’installant dignement parmi les vivants, il lui redonnerait un infime souffle de vie.

Olivier s’était totalement abstrait du monde militaire quand l’adjudant, arrivant sans qu’il l’entende, le rappela sévèrement à l’ordre :

-        Olivier, c’est bien de s’occuper des morts, vous allez voir comme je m’occupe des vivants à notre retour à la caserne !

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