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Chère cousine


  • Tu vois, j’ai toujours la photo de ton mariage avec Pierre sur mon buffet ! C’est dire ma fidélité, lui-dit Francine

  • Je ne sais pas si tu réalises l’absence d’un bras paternel le jour de son mariage ? répondit Monique. Même si Mamé et Gran ont été de vraies mères pour moi, n’avoir comme seuls parents qu’une grand-mère et une arrière-grand-mère n’a pas toujours suffi.

Monique enchaîna alors le fil des évènements qui avaient suivi la cérémonie nuptiale. Les émeutes de mai les avaient plongés, Pierre et elle, dans une terreur panique. « T’en souviens-tu ? » Pierre n’arrêtait pas de répéter que les communistes allaient prendre le pouvoir et nationaliser toutes les propriétés privées. Ils seraient obligés de partager leur appartement avec de pauvres hères. Un jour, il était arrivé avec deux billets d’avion : « Nous serons à l’abri à Madagascar, nous partons demain, j’ai tout prévu. »

  • Même pas le temps de prévenir les cousines ! Pardonne-moi, Francine. Mais déménager, du jour au lendemain !

Francine indiqua, d’un battement de cil, qu’elle compatissait.

Pierre avait négocié l’achat d’un hôtel-café-restaurant à Tolanaro, une ville côtière à plus de 1 000 km de la capitale. Il connaissait Madagascar, car il y avait été en garnison. Mais une fois arrivée là-bas, elle avait découvert qu’il n’y avait aucun moyen de communication avec la France, hormis le courrier qui mettait, au bas mot, plus d’un mois, quand il arrivait. Elle dut occuper simultanément les fonctions de femme de ménage et serveuse, et regarder Pierre discuter toute la journée avec les indigènes à la terrasse du café, quand il ne s’absentait pas pendant plusieurs jours.

  • A tout prendre, j’aurais préféré les communistes soixante-huitards, souffla Monique, qui crut bon de se justifier : Il a fallu que je m’acclimate à mes nouvelles fonctions pour que je puisse enfin écrire à Mamé et Gran. Aucune réponse.

Après quatre années de ce qu’elle appela « un esclavage », la police s’était présentée à l’hôtel, munie d’un mandat international de recherche. Pierre était un escroc de grand chemin qui n’avait fui la France que pour échapper à ses poursuivants.

La vie devint alors plus facile, car Monique put s’installer dans le poste de gérante.

Trois ans après l’arrestation, les huissiers mirent en vente le fonds de commerce pour purger les dettes de Pierre. Elle put sauver juste ce qu’il fallait pour rentrer à Paris.

  • Tu comprends comment sept années peuvent passer, coupée de tout.

  • Mais, tu es rentrée depuis un an, tu t’es faite bien discrète !

  • Je sais, j’aurais dû t’appeler depuis bien longtemps, mais, d’apprendre la mort simultanée de Mamé et Gran, m’avait bouleversée. Et puis, j’ai dû accepter un poste de dame de compagnie en province, pour vivre.

Assise bien droite sur sa chaise, Francine ne quittait pas sa cousine des yeux. Si elle venait lui rendre visite après une année passée en France, il y avait sans doute une raison.

  • Pourquoi es-tu venue me voir, au juste ?

  • Francine, comment se sont passés les deux enterrements ? s’enquit-elle enfin, l’air gêné.

  • Il y a cinq ans ? Eh bien, à l’enterrement de Gran, nous étions quatre au Père Lachaise, il y avait Mamé, effondrée, mon père, ma mère et moi. A l’enterrement de Mamé, un mois après, nous étions plus que trois !

La jeune femme baissa la tête, trois larmes glissèrent sur son visage. Et… les successions ? interrogea-t-elle d’une petite voix pointue.

Ah ! pensa Francine. Elle se raidit encore sur sa chaise.

  • Il n’y avait pas d’argent, mon père a payé les deux frais d’enterrement. A titre de souvenir, j’ai sauvé un seul tableau. Je n’ai jamais cherché à en connaître la valeur. Il est là, tu t’en rappelles sûrement, il était chez Gran.

Un sourire vint illuminer le visage fatigué.

  • Ecoute Francine, la valeur ne m’intéresse pas. Ce tableau est moi, tu vas me le rendre, dès que j’ai un peu d’argent, je te rembourserai les frais d’enterrement.

Francine en resta abasourdie, le cœur battant dans sa gorge.

  • Monique, écoute-moi. Quelques minutes avant de mourir, Gran m’a demandé de le décrocher et de le garder en remerciement de tout ce que j’avais fait pour elle les derniers mois. Je ne peux m’en défaire. Pour moi, il matérialise l’affection que j’ai toujours eue pour mon arrière grande tante.

Il y eut un silence. Francine ne bougea pas, n’ajouta rien. Furieuse, Monique quitta l’appartement sans un mot de plus.

 

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