CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

Clown blanc


Laurent Hyafil

 

 

 

- Je suis Olivier Saint-Sauveur-Charme.

- Je suis Marcel-Paul Lechêne.

L’homme qui se tenait dans l’embrasure de la porte devait avoir dépassé soixante ans. Il était petit, le visage saillant, des cheveux blancs tirés en arrière et il pétillait d’intelligence.

 - Saint-Sauveur est un nom qui me dit quelque chose.

- Mon père s’appelait Saint-Sauveur, mais il est mort à la fin de la guerre dans les derniers jours. J’ai été adopté par mon beau père, Louis Charme.

- Jean Saint-Sauveur ?

- Oui, Jean Saint-Sauveur !

Ah vraiment …..

Mon voisin attendait sa retraite avec une totale conscience du caractère inutile et fictif de son poste. Il ne venait que rarement, occupait un grand bureau, voisin du mien, et passait l’essentiel de son temps à m’entretenir de son passé.

Sa vie avait été une suite de succès assez incroyables mais il n’avait pas eu la reconnaissance qu’il méritait. Il s’imaginait sans doute que l’on viendrait le chercher pour le monter à la plus haute marche du podium, que la qualité de ses travaux suffirait à engendrer l’admiration unanime. Mais, comme en tout, la compétition est intense, toutes les manœuvres sont permises et l’activisme social auquel il répugnait joue un rôle important. Ce déficit de notoriété, dont il était le principal coupable, le frustrait.

Au fil des mois, il déroulait sa vie, un peu comme j’imaginais qu’un père peut la raconter à son fils.

J’étais fasciné par son parcours. Il avait fait de brillantes études de médecine avant la guerre. Il était alors parti en Indonésie sur un programme de la Croix Rouge internationale pour s’occuper des populations les plus déshéritées. Après la guerre, il s’occupa de l’organisation du vol à voile en France. On avait l’impression qu’il avait changé d’habits à de nombreuses reprises comme ces clowns qui changent d’apparence et d’humeur au milieu du spectacle et sont chaque fois aussi à l’aise. Chaque fois qu’il démarrait un nouvel épisode je m’attendais à tout, et surtout au plus inattendu.

A plusieurs reprises je lui demandais:

- Auriez-vous rencontré mon père à ce moment-là ?

Car je ne savais pratiquement rien de mon père.

Et il répondait immanquablement :

- Je pense l’avoir croisé, je ne peux pas en dire plus !

J’avais appris de lui qu’il avait été une des figures de proue du Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre y côtoyant les grands noms d’alors de Juliette Gréco à Boris Vian. Je savais qu’il était parti aux Etats-Unis où il avait été associé à une découverte majeure en chimie organique et que le prix Nobel lui avait échappé de justesse, essentiellement parce que sa découverte avait des applications militaires. Mais comment était-il devenu à partir de là un mathématicien de renom, pour terminer sa carrière dans un bureau sans âme de l’Université. Non seulement je n’arrivais pas à le comprendre, mais je n’osais lui poser les questions qui auraient permis de lever le voile, considérant que nos différences d’âge et de position ne m’autorisait qu’à écouter en acquiesçant poliment ses longues narrations ponctuées de leçons de vie.

Même s’il me manquait quelques pièces, j’avais pu reconstituer en grande partie le puzzle de son existence. Un grand vide demeurait cependant quant à son activité pendant la deuxième guerre mondiale. Peut-être était-ce durant cette période qu’il aurait pu rencontrer mon père ?

Un jour de mars, je crois que c’était le 10 mars, il entra dans le bureau et me dit :

- Olivier, c’est ma dernière visite, je prends une retraite anticipée et je vais finir ma vie en Indonésie, dans la famille de ma femme.

Il ajouta après quelques minutes

- J’ai beaucoup apprécié les longues discussions que nous avons eues, si avant de partir je peux faire quelque chose pour toi, demande-le moi maintenant. 

- Monsieur, il y a une chose que je me prépare à affronter depuis des mois. J’ai besoin de savoir si vous avez vraiment connu mon père et dans quelles circonstances.

- Je m’attendais à ta requête. Tu sais, j’ai beaucoup d’affection pour toi.

- Je suis sûr que, depuis toujours, on m’a menti à son sujet

- C’est possible

- Halte au mensonge ! Je veux connaître la vérité et je suis prêt à tout entendre !

- Pendant la guerre j’ai dirigé un des plus gros réseaux de résistance de la zone nord. A ce titre, j’ai été nommé général dès la libération de la France et j’ai présidé des tribunaux militaires.

- Oui ? Et alors ?

- Dont celui qui a condamné ton père à mort, pour collaboration, le 2 avril 1945.

 


 

© 2014
Créer un site avec WebSelf