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 Comment c'était?

 

– Comment c'était, déjà ? demanda-t-il d'une voix tremblante, en lui prenant la main. 

Sa voix se perdit lentement en se mélangeant dans l'air, en attente de la réponse de la femme qui était debout et dont le visage surplombait son lit. Celle-ci le regarda profondément, sans détour, puis se laissa aller à un premier souvenir, tout en laissant les yeux dans les siens. Puis un deuxième, cette fois-ci en oubliant l’image présente renvoyée par sa rétine, celle d'une  pièce éclairée faiblement avec sur l'un des côtés une fenêtre fermée malgré la chaleur environnante. D'un lit de fer couvert d'un drap blanc trônait au milieu des murs. Elle oublia tout cela, tout comme elle négligea les machines ronronnantes, au ronflement incessant. Occultant également l'odeur des détergents, de la Javel. Laissant de côté cette salle impersonnelle, se concentrant sur la vision lointaine, renvoyée par son cerveau. Floue d'abord, parce que les années tamisaient les souvenirs, qu'il fallait parfois les rappeler, les ressortir avec douceur. 

Comment c’était, déjà ? Elle repensa à son sourire timide lorsqu'il vint la voir au bord du lac, un soir de bal, alors qu'elle s'ennuyait un peu. A sa voix douce, sombre aussi, à son visage marqué par le travail au soleil, à ses mains dures lorsqu’il prenait les siennes après avoir bêché la terre, tendres la nuit lorsqu’il la prenait sur lui et qu'elle épousait son corps. À ses chuchotements, auxquels elle répondait par des murmures, à leurs souffles agités, aux battements de leurs cœurs, qui ne cessaient jamais de se répondre. À ses paroles aux airs de poème, offertes pour la séduire, répétées pour l’aimer. Aux silences rythmant leur vie, leurs nuits, aux suspens des heures sombres, des heures sans.

Elle le regarda intensément, se remémora sa délicatesse, à l'écouter se plaindre sans, lui, jamais se plaindre, parce qu'il est homme, qu'elle est femme, et qu'il est des vérités qui, à force, ne sont plus déplacées, justes acquises. Elle le regarda et il se laissa faire, sans gêne, parce que les années avaient transformé les primeurs en habitudes, que la gêne est abandonnée au profit de la confiance, et que l'habitude efface les traces de l'amertume, de la houle des paroles déplacées, incomprises, ou maladroites.

Ils se regardèrent sans regret ni remord, chaque jour les avait vus grandir, vieillir, surtout.

Elle remonta encore un peu le temps, s'arrêta lorsqu'ils étaient enfants, avant qu'il ne déménage et que le hasard le remette sur sa route, bien plus tard. Ce temps lointain, si proche, pourtant, lorsqu'ils allaient jouer dans la forêt de l'Oncle Raoul, sans craindre personne, qu'ils s'écorchaient la peau dans les ronces et qu'un baiser soignait tout. Qu'ils descendaient la rue sur leurs destriers cabossés, sans frein ni casque, se servant des pieds ou d'une botte de foin pour s’arrêter. Des parties de rigolades à courir entre les champs de maïs, et se faire houspiller par Honoré, jurant que s'il les reprenait là, il les mettrait à la corvée pour nettoyer la cour.

Comment c’était, déjà ? pensa-t-elle en retenant son souffle et toutes les images surgirent, défilèrent, un flot de souvenirs qu'elle ne maîtrisait plus. Elle laissa la pellicule se dérouler, un vent de tendresse balaya ses tourments. Enfin, elle retourna à lui, au présent, elle regarda les rides sur leurs doigts faibles, usés par toutes ces années, elle écouta sa respiration chancelante, observa son corps faible, et même s'il n'y avait plus aucune trace sur ce corps de l’homme qu'il avait été, ingratitude d'un temps qui ne faisait aucun compromis, surtout pas à l'âge, il y avait dans ces yeux le même éclat, doux, solennel, intemporel.

Alors elle lui sourit, « c’était magnifique », lui dit-elle, et elle répéta : juste magnifique. Ensuite, sa voix se perdit, laissant le bourdonnement des appareils enlever leur droit au silence, laissant les lumières arracher un peu de leur intimité. A son tour, il vit ce même flot d'images, il le lut dans les yeux de sa femme, dans les quelques mots qu'elle lui offrit en même temps que son sourire. A son tour, ses lèvres s'étirèrent en une demi-lune, ses yeux brillèrent d'une vie faite de partage et d'amour. Soulagé, il serra une dernière fois sa main, une larme accompagna son geste, puis il s'autorisa enfin à fermer les yeux.


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