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Déambuler

Laurent Hyafil

 

 

Au hasard de mes chemins, ce matin-là, je prends le temps de marcher plus doucement. Je passe devant la boulangerie, qui vient d’ouvrir, et, après avoir longtemps hésité, j’achète un de ces grands pains aux raisins bien moelleux, en colimaçon, que nous affectionnions tout particulièrement. Je le savoure arceau par arceau, comme au temps du colin-maillard. Je continue mon chemin au hasard de mes pensées, empreintes des réminiscences de mon passé. J’entends à distance les cris des élèves de l’école communale de la rue de Tocqueville. Ces piaillements portent tous les bonheurs de mon enfance.

C’est là que nous sommes allés en classe. L’établissement est séparé en deux parties qui n’ont plus lieu d’être, d’un côté l’école des garçons et de l’autre l’école des filles. Chaque partie a son fronton avec le blason de la ville de Paris. Dans chacune des anciennes écoles, un grand escalier part du hall d’entrée, derrière lequel se trouve le préau, avec ses longs bacs en grès semés de petits robinets, et la cour de récréation, plantée d’arbres.  Si je me souviens bien de nos chuchotements pendant la classe aucun visage ne s’impose à moi.

Arrivé au métro Villiers, je prends instinctivement la rue du Rocher. A la hauteur du pont qui traverse la rue de Lisbonne, nous nous penchons, comme nous avions l’interdiction de le faire. J’entends encore les hurlements de ma mère. Pourtant la balustrade était solide, et il n’y avait aucun moyen de l’enjamber. Et si cela nous poussait, au contraire, à braver ses multiples interdits ?

 L’escalier descendu, la rue Portalis nous conduit au square Bergson. Tous les jours vers midi, à la sortie de l’école, ma mère s’asseyait sur un banc vert, sous les grands marronniers qui couvraient la partie du square qui longeait la place Bergson. Elle y rencontrait ses amies de toujours, et dissertait quotidiennement des nouvelles de leurs relations communes. L’entrée principale du square se situe place Saint-Augustin, derrière la statue équestre de Jeanne d’Arc qui se trouve face à l’église. Elle est scindée en deux, deux portes métalliques avec des croisillons qui se referment automatiquement. Les deux portes sont situées de part et d’autre de la statue de Paul Déroulède, chantre du nationalisme qui, le bras levé, la tête couverte de fiente de pigeons, donne l’impression de haranguer le postérieur du cheval de Jeanne d’Arc. Chaque fois que nous nous approchions de ces portes, ma mère bondissait, comme si nous allions nous jeter sous un des camions qui dévalait l’avenue César Caire.

La grande pelouse est en face de l’entrée, la petite, juste dans l’alignement séparée par une allée. Au fond, on aperçoit la guérite verte du gardien avec la cheminée de son poêle à bois. Nous en avions tellement peur. Lorsqu’il se mettait à siffler, puis à courir, nous nous cachions sous les bancs, car nous pensions finir en prison.

Voilà des dizaines d’années que je ne suis pas revenu, et j’aimerais bien me perdre un peu. Mais peut-on s’égarer dans ce que l’on garde auprès de soi, enfoui secrètement au plus profond de son cœur ? Peut-on oublier l’inoubliable ?

Je rejoins la Rotonde du parc Monceau où je m’assieds sur un banc à regarder les enfants. Je n’ai rien de spécial à y faire qu’à laisser le temps s’écouler. Le mouvement asynchrone des deux balançoires vertes vient rythmer mes pensées. Je n’ai choisi, ni le jour, ni l’heure, de me trouver là. Je me suis laissé guider par une pulsion qui m’a envahi dès le réveil, et qui m’a porté tout au long de la journée.

Tout-à-coup je réalise que je suis enfin arrivé à entrer dans le Parc, et que je peux tourner la tête, pour regarder ce grand rocher devant moi, ceinturé de barrières interdisant d’y monter.  Voilà trente ans que je veux oublier ce grand rocher. Trente ans que je ne peux en parler, et il m’a envahi depuis la matinée

-        Surtout n’y montez-pas ! crie ma mère à mon adresse et à celle de mon frère jumeau.

-        Nous allons faire le tour, me dit-il, à voix basse, j’ai repéré un passage.

-        Ne te penche pas ! ne te penche pas ! ai-je eu beau lui crier, si tu tombes tu peux mourir !

Je me souviens juste de la sirène de la voiture des pompiers. J’ai oublié le visage de mon frère. Oublié ? je veux juste ne pas m’en rappeler.

Un petit soleil de printemps vient réchauffer ce qu’il faut mon flanc gauche. Les coin-coin désynchronisés des canards du parc Monceau engendrent une forme de musique abstraite, finalement plutôt berçante, qui intègre, comme un leitmotiv parfaitement harmonieux, les commérages incessants de mes deux voisines.

La vie s’écoule.

 

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