CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

 

Deuxième prix 

Antoine d'Avout


Deux coups secs

 

Deux coups secs, puis plus rien. C’était le père Robillard qui avait frappé. Le père Robillard avec sa patte folle, c’était pour ça qu’il n’était pas allé faire la guerre. Il était garde champêtre, Robillard. Il avait sa mine des mauvais jours.

Faudra être fort mon petit, faudra être fort. Il avait dit seulement.

Ma mère était restée toute droite sur le pas de la porte. C’étaient des choses qui se répétaient avec la guerre, les morts.

 C’était décembre 1914, en plein souper. On était là, à se regarder, ma mère et moi. Et puis il y avait eu ces coups frappés, virevoltants, presque légers. J’avais filé me cacher sous la table, un réflexe. Ma mère s’était levée pour ouvrir. De là où j’étais, je voyais ses pieds, le bas de sa robe, si j’avançais un peu la tête je voyais mieux. Je restais protégé par la nappe qui descendait presque jusqu’au sol.

La porte s’était ouverte sur un homme. C’était Morne, ma mère l’appelait Léo, pour Léopold. Moi, je ne pouvais pas le voir.

Je me demandais bien ce qu’il faisait là, il aurait dû être au front avec les autres, ou mort, comme mon père, parce que les vrais héros, ils sont morts.

Il n’avait rien à faire là, Morne. Tous les valides étaient partis s’enfoncer dans la boue. S’il était là, c’était qu’il avait abandonné ses copains, le lâche. Et il était blotti dans les bras de ma mère. Elle sanglotait. J’aurais voulu hurler. Mais je préférais qu’on m’oublie.

Morne, il n’avait rien à faire là. Il avait toujours été à tourner autour de la ferme, pour un oui ou pour un non. Mon père aurait dû lui mettre son poing sur la gueule, au lieu d’aller mourir sous la mitraille boche.

J’avais eu une inspiration. Je m’étais glissé par la porte de derrière. Le chien m’avait regardé avec ses grands yeux fixes. J’étais allé jusqu’à la maison du père Robillard. Il n’y avait pas de lumière. J’avais failli renoncer. Et puis non, je n’étais pas un lâche, moi. J’avais tourné la poignée. Le père Robillard était là, enfoncé dans son fauteuil.

Qu’est-ce que tu fabriques là, gamin ? Il avait demandé.

J’avais pris mon souffle, puis je lui avais tout dit, les coups à la porte, Morne, le salaud, le lâche.

Le père Robillard m’avait regardé, et puis il avait fait un long soupir et il avait toussé.

C’est bien, petit, c’est bien. Rentre chez toi, va. Il avait dit.

Je ne savais pas s’il avait bien compris, il semblait perdu. J’avais répété, que Morne c’était un salaud, un lâche, un déserteur, qu’il ne méritait que le peloton.

Quel âge que t’as ? Il m’avait demandé, Robillard.

Dix ans. J’avais répondu.

C’est bien mon petit, c’est bien, tu es bien courageux. Allez, va. Il s’était levé pour m’accompagner jusqu’à la porte.

A la maison, je m’étais faufilé. Morne était couché dans le lit du bas, il ronflait. Ma mère était à la cuisine, à cuire des navets. Elle pleurait.

 Au matin, on avait tapé sur la porte, comme pour la casser. Du haut de l’escalier, je voyais tout. Morne avait filé par la fenêtre de derrière quand il avait vu les gendarmes. C’était peine perdue, ils l’avaient rattrapé en moins de deux, et ils l’avaient traîné derrière eux. Il criait. Le chien les regardait, les oreilles couchées. Ma mère sanglotait. Il avait ce qu’il méritait, Morne. On n’a pas à venir se mettre au chaud quand les copains se font crever dans les tranchées.

 

Fin janvier 1921, quand cette saloperie de guerre nous déchirait encore les entrailles du souvenir, ma mère était tombée malade. On devait l’opérer. Elle avait peur, peur de mourir. Elle était très pâle dans son lit, très petite tout d’un coup, comme une poupée fatiguée. Elle me tenait les deux mains très serrées. Elle frissonnait.

C’était à ce moment-là qu’elle me l’avait dit. Que Morne, c’était mon père, mon vrai père, mon père de sang, quoi, qu’elle l’avait connu, qu’elle l’avait aimé, et puis qu’il était déjà marié, que ça aurait fait des histoires. Alors ils s’étaient raisonnés, autant qu’on le peut dans ces affaires-là. Elle était enceinte. Elle avait épousé mon père, celui qui m’avait élevé, pendant les dix ans où il l’avait pu. Avant que la guerre ne l’avale.

Elle l’avait tant aimé Léo, je lui ressemblais tellement, j’avais ses yeux. Décidément, la guerre avait été bien cruelle avec ses amours. Ses yeux rougis s’étaient fermés un temps. On était venu la chercher pour l’emmener au bloc opératoire.

 

J’étais sorti dans le froid. Je manquais d’air. J’avais l’impression qu’un grande main m’appuyait sur le sol et me broyait.

Morne, il avait été fusillé le lendemain du jour où les gendarmes étaient venus le chercher chez nous.

 

 

© 2014
Créer un site avec WebSelf