CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

DEUX PETITES LUMIÈRES ROUGES


Je ferme les yeux.

Les battements de mon cœur s’accélèrent. Un léger vertige. Ma respiration se bloque. Il vient de poser sa main sur la mienne. Lui. Lui, c’est Mathieu, mon amoureux secret depuis que j’ai onze ans, et aujourd’hui, pour mon anniversaire, il a voulu m’offrir une glace. C’est facile pour lui, parce que sa tante est vendeuse de glace, et il a souvent droit aux fonds des bacs qu’elle n’a pas pu vendre. Mais c’est le geste qui compte. Et puis, au moins, cette fois, on est que tous les deux.

Il y a deux semaines, j’ai envoyé des cartes d’invitation d’anniversaire à toutes mes amies, à Mathieu, et à quelques autres garçons. J’aurais préféré n’inviter que lui, mais il se serait douté de quelque chose, c’est sûr. Et puis mes copines auraient pu lui faire les yeux doux et je les aurais détestées pour ça. J’ai fait des jolies cartes pour tout le monde, avec des jolis dessins, mais c’est la sienne qui est la plus réussie. J’espère qu’il ne l’a pas jetée. Et puis tout à l’heure, trois heures avant le début de ma fête, pendant qu’on finissait la recette de mon gâteau préféré, maman a reçu un coup de téléphone. Elle a dit « Oui... C’est mignon, mais, ça commence bientôt, et il reste pas mal de choses à préparer », là, j’ai su de quoi elle parlait, alors j’ai tendu l’oreille, « Bon, si vous les ramenez avant, pourquoi pas... Oui, je comprends... D’accord, à tout de suite.» Et quelques minutes après, Mathieu et sa tante ont sonné à la porte.

Là, on est assis sur le muret de la plage, face à la mer, avec un bol de glace vanille-praline, et du coulis au chocolat. Sa tante nous a ramené directement à son magasin. Elle a dit que normalement, elle ne pouvait pas prendre de pause la journée en cette saison, mais qu’aujourd’hui, elle pouvait faire une exception, parce que ça en valait la peine. Elle a quand même grillé deux feux rouges, insulté trois personnes qui ne démarraient pas assez vite à un stop et râlé sur son employée. Mais je n’écoutais pas, je regardais par la fenêtre de la voiture. Un grand ciel bleu, treize ans aujourd’hui, mon gâteau favori, une fête, des cadeaux et une glace avec Mathieu… Je souriais.

Au magasin, Mathieu a insisté pour payer les glaces avec son argent à lui. Sauf qu’il n’a pas pu acheter deux glaces, donc on en a pris qu’une seule avec deux cuillères, et sa tante nous a offert le coulis par dessus. Je suis sûre qu’il l’a fait exprès pour qu’on soit obligé de partager le même bol, mais je ne vais pas me plaindre. Puis on est allé s’asseoir sur le muret pour manger la glace en regardant la mer.

Le bol n’est pas vide mais on a plus faim. Malgré la glace, mon ventre est tout chaud. Ma bouche dessine un petit sourire et je crois que mes yeux brillent. Je lève la tête vers la mer, mais je n’entends pas le bruit des vagues. Mes yeux se brouillent l’espace d’une seconde. Je tourne alors ma tête vers lui, tentant vainement de réfréner mon sourire. Lui me regarde déjà. Il sourit aussi et je sens que sa main se crispe sur la mienne. J’ai très chaud et je crois que je tremble un peu. Il avance sa tête vers la mienne, en continuant de me regarder. Et juste avant que nos lèvres se frôlent, je ferme les yeux.

Je ferme les yeux pour toi, mon prince. Donne-moi ce baiser que j’attends depuis toute une vie et libère mon cœur de la prison de ton attente. Je serai ta princesse et nous partirons sur ton vélo blanc. Tu m’emmèneras dans ton château lointain et tu affronteras les loups qui me feront peur. Les sirènes seront jalouses de nos filles et les dragons craindront nos fils. Je serai ta princesse pour la vie… Mes yeux sont fermés et les poils de mes bras hérissés… Sa bouche a une douce odeur de praline. Mon cœur joue à lui seul tout l’orchestre qui animera nos noces majestueuses. Je suis vide de pensée et mon souffle s’arrête, préparant la rencontre de nos lèvres, ivres de l’attente de cette union éphémère…

Et puis j’ouvre les yeux.

Ma main tâtonne la portière et trouve la poignée. La porte s’ouvre et je crache sur la route. Je la referme et le regarde remonter sa braguette. Je prends les billets qu’il me tend, et sans un mot, descends de sa voiture, qui ne tarde à s’éloigner. Elle répugne de bière et de cendre.

J’attends quelques secondes puis me plie en deux devant un arbre. Et je dégueule. Je le dégueule lui. Sa voiture. Son odeur et son goût. Je les dégueule eux. Tous. Leurs voitures pourries et leurs réflexions à deux balles. Je dégueule cette soirée et toutes les autres. Regardant les deux petites lumières rouges de mon client s’éloigner, je dégueule ma vie.

© 2014
Créer un site avec WebSelf