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                                               DINER AVEC JEAN

                        La fourchette à gauche de l'assiette, le couteau à droite. Les mains de Madeleine tremblent légèrement mais le geste est assuré. La pendule dorée sur l'enfilade en merisier indique dix-huit heures trente. Il lui reste une demi-heure pour finir de dresser la table. Elle sait que Jean n'est jamais en retard. Quarante-cinq ans qu'elle lui prépare à dîner. Ca crée des habitudes. Et des souvenirs. Les années ont passé, les enfants sont partis, le rituel est resté immuable.

Madeleine place une serviette jaune paille sur les deux assiettes de porcelaine blanche. Elle n'a jamais aimé ces services fantaisie, à motifs peints. Trop colorés, trop vulgaires pour elle. Toute la beauté de ce qu'elle aime réside dans la simplicité, la pureté. Surtout pas de tape-à-l'oeil. Rien de superflu, que l'essentiel. Une assiette doit être blanche, sans fioritures. La nourriture est mise en valeur, c'est elle qui apporte la couleur et qui mérite toute l'attention. Elle pose la corbeille à pain puis s'assoit. Le portrait de Jean au mur semble veiller sur elle. Souriant, bienveillant. Il l'accompagne. Elle le regarde avec toujours le même amour, le même émerveillement. Comme au premier jour.  Les lèvres de Madeleine bougent nerveusement mais aucun son ne sort. Elle attend. Il va bientôt arriver. Lui raconter sa journée, le bureau, les collègues, sa garce de chef de service. Qu'elle se tienne bien celle-ci, un jour elle ira lui dire en face ses quatre vérités. Il est trop patient son Jean. Trop gentil. Mais tout ça sera bientôt fini. Dans un mois, il sera toute la journée à elle. Rien qu'à elle. Finies les longues journées à l'attendre. Finis tous les tracas avec le patron. Ils quitteront cette ville qu'ils ne reconnaissent plus, qui les bouscule. Les ignore. Le studio à Royan est prêt. Les vacances recommenceront chaque jour. Ce sera dîner face à la mer tous les soirs. Enfin le temps ne comptera plus, il ne sera qu'un long moment présent. Avec un goût d'éternité. Elle tambourine sur la nappe en coton. Elle aime la texture des fils qui se croisent sous la pulpe des doigts. Le contact la rassure. Il ne faudra pas l'oublier cette nappe. Elle fait partie de leur vie. De leur histoire. Elle sourit, confiante. Les jours qui s'annoncent seront calmes. Mérités. Toujours le soleil à travers les nuages. Il suffit de savoir attendre.

                        Elle regarde la table pour vérifier qu'elle n'a rien oublié. La carafe d'eau est au frais, elle la sortira au dernier moment. La bouteille de vin est prête mais pas ouverte. Jean est très raisonnable, il ne boit pas tous les soirs. Plutôt le dimanche. Elle tapote ses cheveux d'une main pour les regonfler un peu, tire sur les manches de son chemisier pour le déplisser au niveau des épaules. C'est important de s'apprêter pour le dîner. Même en semaine. Sa mère lui a inculqué ce principe. « Ton mari mérite le meilleur de toi. A chaque instant ». Elle n'a pas eu à se forcer pour lui donner le meilleur d'elle-même. Naturellement elle l'a aimé dès le premier instant. Sans se poser de questions. Il est son arbre de vie, elle s'accroche à ses branches, toujours plus fortes et solides. Avec lui elle ne tombera jamais. Chaque soir en s'endormant elle enlace ses doigts aux siens. Un embrassement rituel qu'ils conservent avec le même frisson jamais épuisé. Il murmure « Bonne nuit mon petit friquet », elle répond « Toi aussi mon petit fripon ». Leur sommeil partagé est leur ultime volupté.

                        On frappe trois coups à sa porte. Il a pourtant sa clé. Elle se lève pour ouvrir, le cœur soudain serré.

Deux femmes en blouse blanche lui sourient :

« Bonsoir Madeleine, c'est l'heure de passer à table, on vous emmène ? »

« Ah mais non, vous devez faire erreur. Jean va arriver d'une minute à l'autre, vous savez bien. Je ne peux pas sortir !»

La première femme continue :

« Non Madeleine, je suis Micheline, vous vous souvenez ? Votre infirmière. Je vous emmène dîner avec les autres, on vous attend. »

« Mais Jean va me chercher si je ne suis pas là ! »

« Allez venez, vous êtes toute belle ce soir. C'est de la soupe à la tomate, vous adorez ça ! »

Elle prend doucement Madeleine par le bras pour la mener dans le couloir. Elle ajoute par derrière à la seconde infirmière : « Elle allait mieux pourtant depuis quelques jours, mais ce soir ça la reprend. Son Jean ça fait deux ans qu'il est mort. Elle n'y arrive pas. Je vais en parler au médecin ».

Madeleine sourit en avançant. Jean saura bien où la trouver. Il est toujours à l'heure pour dîner.

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