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Un drôle de poisson


Laurent Hyafil

 

 

« L’ogre m’eût-il prêté ses bottes de sept lieues, je n’aurais pas pu aller plus vite », pensait-il alors qu’il cherchait désespérément à accélérer le rythme de ses larges enjambées, « Je dois y arriver et j’y arriverai ». Il traversait ainsi les quelques kilomètres désolés qui séparaient la petite plage de Farnborough du bourg de Wesly, au nord de l’Ecosse. Il apercevait au loin de grandes bâtisses vides à cette époque de l’année. Nulle âme, ni au-dedans, ni au dehors. Seul le vent, ce vent du nord  froid et puissant qui faisait ployer les troncs dénudés.

Il aimait bien se rendre seul sur cette plage, errer le long de la grève, ramasser quelques coquillages et regarder la mer. Il pouvait la regarder pendant des heures, surtout quand les rouleaux blancs qui apparaissaient au loin venaient déferler en un fracas assourdissant. Il était né avec le bruit et l’odeur de la mer, cette odeur iodée qui vous emplit les narines et les fait frémir, il était né au milieu des vagues et rien ni personne n’aurait pu l’en écarter.

Tous ses ancêtres avaient habité cette presqu’ile qu’il n’avait jamais quittée. Il aimait ces paysages sauvages où seuls quelques oiseaux marins, mouettes et goélands, fous de bassan et albatros venaient perturber le bruit des vagues qui rythmaient le temps comme une vieille horloge que l’on n’avait jamais besoin de remonter.

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Tous ses ancêtres avaient été pêcheurs, et lui, le premier, il n’était rien. Il passait ses journées à parcourir les plages et les chemins de l’île, à la recherche de morceaux de bois, ces morceaux burinés par la pluie, qui leur donnait une forme étrange. Il sculptait alors toute une variété d’animaux, poissons et oiseaux marins, et disposait le résultat de son labeur dans un grand carré au sud-est de sa maison, à l’abri du vent. Il se mettait alors à rêver

 

Il avait cessé toute forme de commerce avec les autres humains, vivant essentiellement de la culture des différents légumes, qui poussaient à merveilles, et de l’élevage des chèvres et des poules.

 

Au fur et à mesure où il s’approchait de ces manoirs il se disait que peut-être la chance lui sourirait et qu’un de ses habitants londonien, venu par miracle au beau milieu de ce mois de février pour profiter du froid et des intempéries, donnerait l’alerte. Mais ces lords n’étaient pas nés ici, et l’hiver ils se réfugiaient dans leurs appartements cossus du West end. Ils préféraient le brouillard dense et humide de la Tamise aux mouvements violents des éléments déchaînés. Jamais ils ne se seraient risqués l’hiver sur les terres que leurs ancêtres n’avaient jamais quittées.

Il ne se faisait aucune illusion, il devrait continuer en courant jusqu’à Wesly et porter la nouvelle au bureau des affaires maritimes. Il espérait qu’ils pourraient intervenir sur le champ, car tout retard serait fatidique et elle risquait de mourir. Il n’avait rien pu faire quand il l’avait découverte, il n’avait rien pu faire que courir.

Il commençait à s’essouffler, mais il fallait tenir. Toute minute de retard pourrait lui être fatale. Dire qu’il l’avait attendue pendant des années, et qu’au moment où elle est était enfin là, c’était pour agoniser. Peut-être était-ce un signe, un défi qui lui était lancé. Peut-être que s’il la sauvait, elle l’emmènerait au loin pour toujours.  

A regarder tous les jours la mer vêtue d’une écume blanche, comme une robe de mariée qui apparaît et disparaît en un instant, à regarder tous les jours cette mer bouillonnante comme la soupe du soir, il était né en lui un profond désir de s’y incorporer.

Quand il vit la baleine sur la grève, il sut qu’elle venait le chercher. Il savait que c’était « sa » baleine et qu’après elle aucune autre baleine ne reviendrait. Il savait que si elle mourrait c’était toute sa vie qui s’effondrait. Toutes ces années passées à l’attendre en rêvassant le long de la plage, deviendraient soudainement inutiles. La baleine devait vivre pour l’emmener au loin. Soignée à marée basse, elle pourrait repartir, la nuit tombée avec la marée remontante.

Quand il arriva au bourg dans le bureau des affaires maritimes, il supplia le commissaire d’intervenir. Celui-ci répondit d’un air dédaigneux : « Il n’y a pas de place pour un petit menteur dans notre bourg ! » Il était tout, sauf un menteur, et il allait le prouver. Il courut jusqu’au presbytère, et convainquit le pasteur de l’accompagner jusqu’à la plage de Farnborough. Son témoignage le réhabiliterait.

Lorsqu’ils arrivèrent à la nuit tombante, la baleine avait disparu.

 

 


 

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