CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

                           Du deuxième coup

 

    

Elle arriva à X à la fin d’avril. Ce jour-là il pleuvait. Le ciel pesait très bas sur la campagne. Des enfants encapuchonnés revenaient de l’école et s’égaillaient dans les chemins boueux. Tout de suite elle alla le voir car on lui avait dit qu’il était blessé. Un évanouissement, un malaise, il avait heurté de la tête le coin d’une cheminée. La porte d’entrée était ouverte, elle entra. Elle le trouva dans son salon, fut soulagée de le voir debout, s’arrêta un instant sur le seuil. Lui, ne la voyait pas. Il se tenait dos à l’une des deux fenêtres qui donnaient sur le jardin. Vêtu d’un peignoir de soie chamarré, très droit, la tête haute et tout à fait immobile, il s’appuyait sur une de ces ombrelles chinoises en bois et papier huilé, richement colorées, qui feraient fureur quelque cinquante années plus tard.  S’il n’avait pas été seul dans la pièce on aurait pu croire qu’il posait. « Excentrique » disait-on de lui. Il cultivait cette image-là, la peaufinait, la montrait haut et fort à qui voulait la voir, la clamait, « lui, peintre pour les siècles des siècles ainsi soit-il ».

Excentrique il l’était aujourd’hui encore, mais sa superbe avait disparu. Un bandage ceignait sa tête, le tissu en était taché de peinture et l’extrémité s’étant défaite pendait en   ruban d’un côté du visage. Ça tirebouchonnait comme ces coiffures à l’anglaise des femmes du siècle passé.   Elle nota dans quelque recoin obscur de son esprit qu’il était ridicule. De fait l’ensemble était cocasse.

Il se peut qu’elle ait eu mal en le voyant, qu’elle ait eu du remords, qu’elle se soit promis de revenir, de lui parler. Il se peut aussi qu’elle ait eu un fou rire, un de ces fous rires difficiles à interrompre, qu’elle serait parvenue à calmer cependant en convoquant un souvenir triste, par exemple la mort du  rouge gorge qu’elle avait nourri au jardin, qui chantait chaque matin mais qu’hier le chat avait croqué. Petit tas de plumes sur la terre de l’allée et voyez comme on pleure…

Oui elle reviendrait le voir, avait-elle pensé à cet instant-là. Cette folie, ce jeune homme de hasard, cette aventure ce magnifique, elle l’oublierait. Elle reviendrait le voir, lui, son vieil amant, parce que lui l’attendait. Comme toujours il lui parlerait de sa propre jeunesse, de celle qu’il s’inventait. Et des toiles somptueuses qu’il allait faire encore, et de celles qu’il avait déjà faites et qui figureraient bientôt au salon des Beaux-Arts. Comme toujours elle ferait semblant de le croire. Il lui dirait qu’il était aussi bon que ce Van Gogh qu’il admirait, avec qui il parlait peinture au café, se saoulait à l’absinthe et parfois se battait. Il répéterait cela, qu’il était aussi bon et même meilleur que ce Vincent. Elle lui dirait que oui, que c’était sûr. Elle lui dirait de ces mots qu’il aimait entendre, « des mots doux » comme il les nommait, à faire fondre toute rancune, toute tristesse. Puis ils iraient ensemble au jardin, se tenant par le bras, s’assiéraient sur le banc devant les grands lilas. Ils resteraient là dans la douceur du soir.

Il y avait eu un temps où elle pensait toutes ces choses qu’elle lui avait dites et lui dirait encore. Un temps où elle pensait que le monde, et le ciel et la terre naissaient sous son pinceau, qu’il était, lui, le grand accoucheur, le grand démiurge, et que pour elle rien n’existait mieux que ce qu’il peignait. Il y avait eu un temps où elle l’aimait.

Revenir.

Arrêtée sur le seuil du salon, elle le regardait.  Il était toujours immobile dos à la fenêtre et ne l’avait pas encore vue. Elle restait là, peut-être comme on l’a dit entre l’envie de rire et le regret, immobile elle aussi, la main sur le chambranle.

« - Tu vois, je me fais vieux, j’ai trébuché, je suis tombé comme un vieil imbécile mais ce n’est rien. » dirait-il. 

Et puis :

« -Tu es si jeune, si belle, je te comprends, tout cela est sans importance, ce garçon. »

Mais non, il s’était avancé vers elle en claudiquant, Il avait brandi son ombrelle et, cherchant à l’atteindre, haineux, le visage crispé, l’œil noir : « Putain ! » avait-il crié.

Elle avait reculé d’un pas et s’était figée :.Ne plus aimer ce vieillard pathétique, ce clown aux accès de fureur nourrie par le sentiment que tout est dû et qu’il faut de la violence pour paraitre grand.

Elle lui avait tenu tête.  Ils avaient crié l’un et l’autre, elle était partie.

On lui avait annoncé sa mort le lendemain. On l’avait trouvé dans son atelier : cette fois, le pistolet n’avait pas dévié.

© 2014
Créer un site avec WebSelf