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Echec et pat


Laurent Hyafil

 

 

 

 

Cela faisait plusieurs semaines qu’il le voyait. Il s’asseyait tous les jours vers midi sur un banc vert, sous les grands marronniers qui couvraient la partie, plus sombre, du square qui longeait la place Bergson.

 

L’entrée principale du square se situait place Saint-Augustin derrière la statue équestre de Jeanne d’Arc qui se trouvait face à l’église. Elle était scindée en deux, deux portes métalliques avec des croisillons qui se refermaient automatiquement. Les deux portes étaient situées de part et d’autre de la statue de Paul Déroulède, chantre du nationalisme, qui, le bras levé, la tête couverte de fiente de pigeons donnait l’impression de haranguer le postérieur du cheval de Jeanne d’Arc.

La grande pelouse était en face de l’entrée, la petite, juste dans l’alignement séparée par une allée. Au fond, on apercevait la guérite verte du gardien avec la cheminée de son poêle à bois.

Quand il lui proposa de lui apprendre à jouer aux échecs, sa proposition ne le laissa pas insensible. Il sortit un minuscule jeu d’échecs en plastique avec un couvercle transparent qu’il gardait dans la poche de sa veste. Chaque case était dotée d’un petit trou dans lequel on pouvait insérer un appendice qui dépassait de chaque pièce. Il commença par lui enseigner le mouvement des pièces.

Pour rester près de lui, même quelque temps limité, il avait dû mentir à sa mère. Assise sur un banc près du bac à sable, elle se serait inquiétée. Il avait inventé avoir remarqué un petit oiseau, peu farouche, qui venait picorer de temps à autres, à portée de vue de l’allée. Aussi, il passait, il jouait un coup et refaisait un tour avant de rejouer. A chaque tour, il mentait à sa mère.  Et cela se reproduisait tous les jours. Si la partie n’était pas finie, ils la poursuivaient le lendemain.

Brun aux yeux bleus, il avait l’air plutôt jeune, bien habillé, des lunettes qui ressemblaient à des bésicles, un journal à côté de lui. Ils ne se parlaient pas, ils ne connaissaient même pas leurs prénoms. Entre eux, tout se passait par le regard et les gestes.

Sa mère lui avait interdit de parler à un inconnu, elle lui avait cité de nombreux cas d’enfants qui avaient été enlevés à la suite de rencontres fortuites. Cela avait engendré une grande angoisse, mais c’était plus fort que lui, il ne croyait pas que son professeur d’échec fut dangereux. Il devait seulement garder secret son commerce avec lui. Il était donc obligé de se dissocier de ses amis, d’apparaître de plus en plus solitaire.

Une fois, il voulut lui offrir un bonbon, mais il refusa véhémentement, il avait entendu parler des messieurs qui offrent des sucreries aux enfants, et cela augmenta sa peur, mais il continua quand même.

Un jour, en rentrant du square, sa mère l’interrogea : « Tu ne joues plus avec tes amis, tu es fâché avec eux ? ». Il répondit d’un grognement incompréhensible. Mais il était averti, elle pouvait découvrir son mensonge.

Leurs parties d’échec avaient progressivement créé un lien d’attachement entre eux. Par moments, il avait même l’impression qu’il le prenait pour son fils, un fils dont il ne parlerait jamais. Dès qu’il arrivait dans le square, il faisait le tour pour voir s’il était arrivé et il était déçu quand il tardait. Mais il venait toujours, comme s’il ne pouvait se passer de lui. Quand il le voyait son visage paraissait s’illuminer.

Les jours de congé, il lui manquait. Il rêvait qu’il sonne à la porte pour venir le voir. Mais il ne venait jamais. Il comprit petit à petit qu’il lui manquait plus que les parties d’échec. Le mystère attaché à sa personne le fascinait. Il le connaissait sans le connaître, il l’aimait sans même savoir qui il était. Et puis il ne savait pas s’il l’avait choisi par hasard ou, si, une raison particulière, qu’il ne connaissait pas, une raison sans doute inavouable, l’avait guidé vers lui.

Il était concentré sur un coup difficile car il voulait éviter la situation de pat, cette position dans laquelle, quelque soit le mouvement du roi adverse, il se met en échec. Il devait réfléchir depuis plusieurs minutes quand il entendit la voix de ma mère                                                        

- Monsieur, que faites-vous avec mon fils ?

- Madame, je ne lui fais aucun mal. Il y a quelque mois, passant dans ce square j’ai cru apercevoir au loin mon petit garçon que sa mère a enlevé il y a deux ans et que je n’ai jamais revu. Toutes mes tentatives pour le retrouver se sont soldées par des échecs. Tous les jours j’emprunte quelques minutes de votre fils pour atténuer mon chagrin. 

 

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