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Edward Newton

Stéphane Leclerc


 

On pourra m’accuser de ce que l’on veut, d’être menteur, manipulateur, mythomane, un parfait salopard en somme mais aujourd’hui, trente après, je ne regrette rien. Et ne croyez pas que ça ne m’a pas coûté. Je ne compte plus les nuits sans sommeil à nourrir malgré moi une culpabilité sourde et tenace ni la solitude atroce dans laquelle m’a plongé l’impossibilité de confier mon secret à quiconque. D’autres que moi se seraient sans doute débarrassés du problème sans états d’âme. D’autres auraient sombré dans la folie et d’autres encore auraient mis fin à leurs jours. J’ai fait un tout autre choix.

Ce matin-là je me réveillais avec une gueule de bois terrible. J’avais pourtant pris soin d’avaler un gramme de paracétamol avant d’aller me coucher. Sans effet. La gorge desséchée, courbaturé de partout je m’étirais lentement en essayant d’attraper ma bouteille d’eau qui gisait au sol. Alors que j’agrippais péniblement le bord du lit pour m’extirper de ma léthargie mes pieds heurtèrent quelque chose de dur qui poussa un râle profond.

- Aaaarh ! Tu es réveillé ? Tu veux bien aller chercher un verre d’eau ?

Pris de panique, je m’asseyais d’un bond. Risquant un œil sur le côté je découvris une forme sous les draps. Mais le plus étonnant n’était pas cette présence dans mon lit. Ce qui ne collait pas c’est que ce n’était pas mon lit, ni ma chambre et que je ne reconnaissais rien de ce que j’avais l’habitude de voir. Pire encore, cette femme, parce que je venais de vérifier que c’était bien une femme, ne parlait pas ma langue, et je la comprenais !

Je secouais vivement la tête pour me persuader que j’étais endormi. Raté ! Le cauchemar commençait à peine et j’étais bel et bien réveillé.

- S’il te plaît, j’ai la bouche toute pâteuse…

L’apparition allongée sur le lit était blonde et longiligne. Étendue sur le flanc, la jambe du dessus ramenée contre sa poitrine soulevait une cuisse parfaite et dessinait un mollet ferme et rond à la fois. Sa peau luisait la douceur d’un printemps méditerranéen. Merde alors me disais-je ça faisait des lustres que je n’avais pas vu pareille beauté !

En parcourant la maison je me rendis vite compte que sans m’être familiers les lieux et les objets ne m’étaient pas totalement étrangers. Je me déplaçais aisément et arrivais dans la cuisine sans me perdre. Je trouvais le placard où étaient rangés les verres du premier coup. Aussi délirant que cela puisse paraître, je me sentais étrangement bien, à ma place et je découvris rapidement que je n’étais qu’au début de bien des surprises.

En une journée, j’ai découvert que je m’appelais Alexandre Solal et non pas Edward Newton comme je le pensais au réveil. Que j’étais marié, que j’avais deux garçons de douze et quinze ans et que je n’habitais pas un petit pavillon dans la banlieue sud de Mankato, Wisconsin, États-Unis d’Amérique mais une maison magnifique au bord de l’eau, en France ! Qu’en outre, j’exerçais la profession de psychanalyste, que je publiais régulièrement et que je bénéficiais d’une notoriété certaine et non pas celle de courtier en assurance, deux fois divorcé, surendetté et en passe de devenir totalement alcoolique.

Les choses se passaient ainsi : j’étais incapable de me souvenir de quoique ce soit de ma nouvelle vie jusqu’à ce que les événements du quotidien m’y confrontent. Par exemple, je trouvais naturel d’avoir deux garçons mais il me fallut beaucoup de mensonges et de stratagèmes pour ne pas leur montrer que je ne les connaissais pas. Ce jour-là, après avoir trouvé l’adresse de mon propre cabinet parisien sur internet je m’y rendis pour plusieurs jours prétextant un surcroît de travail. Il fallait que j’analyse tout ça calmement et que je prenne une décision. Je n’en eus pas eu le temps.

Le lendemain, un homme d’une cinquantaine d’années qui n’avait pas pris la peine d’appeler se présenta au cabinet. Devant son insistance j’acceptais de le recevoir quelques minutes. On aurait dit un clochard, il parlait très mal le français et prétendait qu’on lui avait volé son identité il y a des années. Il avait lu mes travaux sur les troubles dissociatifs de la personnalité. Pour venir me voir il avait tout quitté, son pays natal et sa maison du Wisconsin aux États-Unis. Il s’appelait Edward Newton. Il était persuadé que je pouvais l’aider.

Je pris une profonde respiration et soufflais l’air lentement pour me détendre tout à fait. Ma décision était prise.

- Je vous écoute.

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