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En trompette

Benoit Camus

 

M. Cornet a le nez en trompette. Le problème est qu’il l’a aussi bouché. En permanence bouché. Car le pauvre M. Cornet est toujours enrhumé. Que le soleil brille ou pas, qu’il pleuve, neige ou vente, il s’enrhume et, inévitablement, éternue et se mouche. Et quand il se mouche, M. Cornet, avec son nez en trompette, fait trembler les murs, vibrer les fenêtres, grincer les portes. Il ébranle même les sols, les plafonds et les certitudes. TTTSSSOOIINN ! Forcément, ses voisins, dérangés dans leur confort et leurs croyances, ne sont pas contents.

À 23 heures 02, M. Verderage sonne à l’appartement de M. Cornet. À peine celui-ci entrebâille-t-il sa porte, un mouchoir pendu à son pavillon nasal, que l’autre, vert de rage, le réprimande.

— Vous m’empêchez de ronfler avec votre boucan ! se plaint-il, en trépignant sur le paillasson.

Le pauvre homme qui, s’il avait à choisir, opterait pour des orifices désobstrués et le désenclavement de ses voies respiratoires, lui présente ses sécrétions en guise d’excuse.

— Ce n’est pas ma faute, se défend-il.

— Mettez une sourdine, lui rétorque le grincheux, peu compréhensif. On n’a pas idée d’avoir un tarin aussi tapageur.

M. Cornet, qui est d’une nature conciliante, s’engage à plus de discrétion. Il remercie le voisin de sa visite, referme sa porte et se mouche. Tttssooinn ! M. Verderage tressaille sur le palier.

 

Un jour, des résidents de l’immeuble découvrent des fissures en travers des murs. Pour eux, il n’y a aucun doute, le coupable est désigné ; l’appendice de M. Cornet est responsable.

— Partez ou le bâtiment va s’effondrer ! lui ordonne-t-on.

M. Cornet est triste, si triste qu’il ne songe pas à protester de son innocence ni à rejeter la faute sur les activités trépidantes de la dame du rez-de-chaussée. C’est qu’il l’aime bien, mademoiselle Martopicœur, il ne voudrait pas lui causer d’ennuis. Alors face au mandat d’expulsion, qu’avec insistance on lui agite sous les narines, il range ses affaires, remplit ses valises et quitte son appartement. M. Verderage, qui ne se mouche pas du coude, l’accompagne jusqu’au hall d’entrée.

— Bon vent ! lui lance-t-il en pensant à la nuit paisible qu’il passera.

M. Cornet ne répond pas. Il hausse les épaules en reniflant.

 

Sur le trottoir, il traîne ses bagages, ne sachant où aller. Il remonte une rue bondée de voitures, profite de leurs vrombissements et des coups de klaxons pour vider son nez sans gêner personne. Il arrive à un square. Au milieu, s’étire un bassin où s’ébroue une volée de canards. Attiré par les coin coin nasillards, il décide de s’arrêter quelques instants. Il souhaite se reposer et réfléchir sur le sens de la vie et la direction à suivre. Il repère un banc, demande au monsieur qui l’occupe, s’il peut s’asseoir à ses côtés.

— Je vous en prie ! consent l’homme, qui se pousse afin de lui céder davantage de place.

M. Cornet le remercie et s’installe. Il soupire de lassitude, récupère de ses tribulations, se délasse en écoutant les canards. Plusieurs secondes s’écoulent et le voilà qui hésite. Il se tourne vers le monsieur.

— Veuillez m’excuser, je vais devoir me moucher.

Le monsieur, surpris de tant de courtoisie, l’invite d’un large sourire à procéder, sans plus de façons, à la vidange qui le soulagera. M. Cornet ne se le fait pas dire deux fois. TTTSSSOOIINN !

L’homme le regarde alors, les yeux ébahis.

— V… vous pouvez recommencer ?

M. Cornet n’en croit pas ses oreilles.

— Cela ne vous dérange pas ? s’assure-t-il avant de s’exécuter.

— Oh non, pas du tout, au contraire. Cela me ferait grand plaisir.

M. Cornet saisit l’aubaine et reproduit un TTTSSSOOIINN bien sonore qui ravit de plus belle son compagnon de banc.

— C’est magnifique. Quel son prodigieux ! s’extasie-t-il.

— Je… vous… euh… croyez… balbutie M. Cornet, en rougissant.

— Oui, c’est extraordinaire. Il faut absolument que vous veniez chez moi. Je vous invite.

Et il lui tend la main en se présentant : « Mon nom est Davis ! »

 

À peine sont-ils chez M. Davis, que celui-ci tire sa trompette de son étui et exhorte M. Cornet à brandir son mouchoir.

— Et vos voisins ? s’inquiète l’enchifrené.

— Mes voisins ? Ils se plaignent quand je ne joue pas, plaisante-t-il.

Les deux hommes ne perdent plus de temps et, en duo, se lancent dans un concert qui durera jusqu’à la fin de la nuit. De phrases musicales en boucles harmoniques, à la recherche de la note bleue, ils rivalisent de tssoooiiin et de tsinnng, se répondent et s’accordent en taratata improvisés, aussi unis et palpitants que les narines de la main. Ou que les doigts du nez. Ou inversement… Bref : l’osmose !

 

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