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Et si ...

 


Les coups pleuvent. Le goût du sang dans ma bouche, le carrelage froid contre ma joue et les chocs qui couvrent sa voix. Il crache des insultes précises et dévastatrices, comme des balles. « Arrête de pleurer ! Ça va me faire bander de te taper ! », sa voix est dure, il ne faiblira pas. J'ai peur qu'il me tue et je l'espère à la fois. Quelque chose se déchire en moi, peut-être un reste d'innocence, un dernier relent d'espoir. Quoi que ce soit ça vient de mourir. Quelque part dans ce corps qui encaisse la violence sans réagir, mon âme ne comprend pas. Qui est cet homme qui sent le whisky et qui t'en veut autant ? Pourquoi est-ce qu'il veut te tuer ? Qu'est-ce que tu lui as fait ? Rien. Mon seul tort à été de venir au monde. Je suis née du mauvais côté, là où se passe la violence dont on parle à la télé. Et cet homme qui se déchaîne maintenant sur moi à coups de pied, c'est mon père. Il m'éduque, à sa façon, comme s'il dressait un chien. Je lui demande de m'achever et il rit : « Je ne t'ai pas encore frappée, sinon tu serais à l'hôpital ! ». Mon sang-froid a le mérite de le calmer, il me laisse tranquille et retourne boire. J'en profite pour me nicher dans un coin et tenter de me faire invisible le temps que l'alcool ait raison de lui et qu'il s'endorme. Je ne suis qu'une enfant, mais j'essaye de comprendre, de mettre des mots sur ce qu'est ma vie à ce moment-là. Cet homme est le centre de mon univers, il est censé me protéger du monde extérieur. Pourtant, il se sert de sa force pour me faire du mal et de son intelligence d'adulte pour me faire croire que je le mérite. Je me demande quel genre de grande personne je vais devenir. Je suis déjà assez mature pour me faire la promesse que jamais je ne laisserai un enfant se faire brutaliser devant moi. Je sens que ça n'est pas normal, que tous les autres enfants ne vivent pas dans la hantise de se faire dérouiller ou dans l'espoir que leurs pères s'endorment, assommés par l'alcool. Les gens normaux me dégoûtent. Ils sont lâches, ils savent, mais ne disent rien, ils ne méritent pas leur vie sans soucis. Je crois que tout le monde à peur de lui. Le soir, quand je l'entends monter les escaliers pour aller se coucher, je rêve qu'il rate une marche et se fracasse le crâne. Mais ça ne fonctionne jamais, il arrive toujours jusqu'à son lit. Sauf quand il a l'idée en montant que ma chambre est mal rangée, alors il ouvre la lumière en grand et retourne mon lit sur moi en hurlant que je ne me coucherai pas tant que je n'aurai pas tout nettoyé. Je le déteste de toutes mes forces. Un jour, je serai grande et forte et je me battrai. Un jour, j’emmènerai ma maman et mes petites sœurs loin de ce monstre. À moins que mes prières ne soient exaucées et qu'il ne meure avant. Ce jour arrive, je ne suis pas grande ou forte, mais poussée par la rage du désespoir. Je ne prends pas les coups comme d'habitude, en bougeant le moins possible pour que ça passe plus vite. Cette fois-ci, je me relève et je l'affronte. Avec mes poings minuscules, je me défends. Et je me venge. Il peut me tuer, je m'en fiche, il m'a tout pris, de toute façon, je n'aurai jamais une vie normale. Il m'a volé mon enfance, mon innocence et ma confiance, si je dois mourir, je le ferai avec fierté, comme une guerrière. Ma belle assurance vole en éclats avec la gifle qui me projette sur le sol. Ma petite sœur hurle, elle pense que je vais mourir, maintenant. J'ai envie de lui parler, de la rassurer, de lui dire que tout ira bien et que rien n'est éternel, que même ce monstre un jour va mourir et nous libérer de son emprise. Mais je n'ai pas le temps de lui répondre, ou même de la regarder. Je n'entends pas mon autre sœur, elle doit être terrifiée. Moi, je n'ai jamais peur de lui, je le hais trop pour ça. Quelque chose en moi s'est brisé, je suis fatiguée et je n'ai plus envie de lutter. Je vis la scène comme dans un rêve, je n'ai plus envie de participer à ce monde. Je n'y avais pas ma place, de toute façon. C'est à ce moment-là que je comprends. Je suis plus forte que lui, j'ai quelque chose qu'il ne connaît pas. Je me sens légère, je sais que tout ira bien. Ma mère s'inquiète aussi, mais je n'ai pas le temps de lui répondre que j'ai enfin compris et que tout va bien. Dans mon cœur d'enfant, je sais que ce monstre n'est qu'un homme et que sa haine est à la mesure de la souffrance qu'il porte en lui. Il ne sera jamais pardonné, car lui-même n'a jamais connu ni le pardon ni l'amour. Je décide de lui faire ce cadeau, pour moi, pour pouvoir partir en paix. Une lumière douce envahit mon cœur et j'ai le temps de dire : « Je t'aime, papa. ».

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