CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

Accessit

Sylvie Allouche


Exit

Il s’en va. Je reste seule sur le quai. La tristesse ne m’envahit pas encore juste le choc. Il fait chaud j’ai bien fait de mettre cette petite robe en lin noir. Éloignez-vous de la bordure du quai dit la voix à la sensualité irréprochable. Je respire si peu. Qu’a-t-il emporté pour me laisser si vide ? Mes fonctions vitales se débrouillent seules. Il a disparu de partout. De ma vue de ma vie de mon corps. Ça siffle je monte je pars. Premier siège vide. Je colle ma joue contre la vitre. J’essaie de me souvenir du moment juste avant. Avant quand quoi ? Avant la rencontre les délicieux instants où ni l’un ni l’autre n’ose vraiment où les regards se touchent se disent tout où l’on se devine où le seul tourment est de ne plus sentir sa main sur la mienne. Ma gorge se noue de larmes. Ça ne prévient pas ça arrive…

Ticket s’il vous plaît. Je le regarde assidûment. Votre titre de transport madame. Il a changé de formule comme si je ne savais pas ce que voulait dire ticket. Il soupire bouche ouverte et son haleine abyssale se répand dans l’habitacle. Il a chaud sous sa casquette et mon mutisme l’ennuie. Le train ralentit. Bon ça va pour cette fois dit-il comme si on allait se revoir demain. Mais comme la gentillesse de l’agent SNCF a des limites il me demande de descendre au prochain arrêt. Nantes cinq minutes d’arrêt. Je descends. Je suis perdue. Je sors de la gare. Un soleil de plomb. Un bar avec ses parasols jaunes qui ombrent les visages. On aurait pu s’asseoir ici, se dire je t’aime en attendant le soir. On ne devrait jamais se quitter en été.

Amélie ! Je fuis. Je vais prendre le train en sens inverse. Je rentre. Amélie ! Je sens une main sur mon épaule. Excuse-moi je suis en retard. Mes yeux cherchent ceux de cette femme à lunettes qu’un double foyer rend inaccessibles. Elle m’entraîne vers sa voiture. Je me laisse faire elle est si sûre. Dis donc je ne t’aurais pas reconnue. Comment peut-elle reconnaître quelqu’un que je ne suis pas ? Elle roule vite pour une très myope. Ils sont tous venus même tata Rosalie d’Israël tu te rends compte. Aussitôt je fredonne la Rosalie tut tut pan pan elle est malade. Je deviens folle. C’est ça la folie. Elle est malade tut tut pan pan du mal d’amour. Je voudrais juste dormir contre lui. Elle freine brusquement se gare mal. Je ne veux pas descendre de la voiture. Il faut arrêter la mascarade lui dire que je ne suis pas Amélie. Elle ouvre ma portière et dans un souffle me dit allez viens le rabbin attend. Quoi ?

Il est sous le grand arbre, là-bas. J’avance involontairement. Un homme âgé s’approche me serre dans ses bras à me rompre la colonne. Il t’aimait comme sa fille. Et il pleure. Une femme le rejoint et me dit c’est loin l’Amérique c’est bien que tu sois venu quand même. Je suis hébétée. Aucun son élaboré ne franchit mes lèvres. Un homme ouvre un livre et commence à prier en chantant d’une voix très douce. Une femme enlève son foulard et le pose sur mes épaules. Le rabbin ne porte pas de long manteau en satin noir ni de papillotes il a un costume gris et des baskets. Il balance son corps d’avant en arrière. Le grand arbre aussi. Pour la guérir tut tut pan pan faut d’la salade. Je sens les larmes monter. Ma souffrance et celle des autres se mêlent. Je suis trempée de larmes. Moi aussi j’ai perdu quelqu’un pour toujours sans doute. Perdu disparu parti les mots sont les mêmes. Je pleure bruyamment sans retenue. Le rabbin me prend pudiquement dans ses bras et me parle à l’oreille en hébreu. Je traduis comme je veux. Il m’apaise. Il s’approche du plus vieux d’entre nous et lui déchire le col de la chemise. C’est mon tour. Il sort un ciseau de sa poche et coupe un bout de l’encolure de ma robe en lin noir hors de prix, puis fini d’agrandir la déchirure à la main. Je ne dis rien tout est intérieur. Je respecte. On sort du cimetière. Je tourne la tête une dernière fois vers le grand arbre. Adieu mon amour. Les larmes poursuivent leur chemin sans distinction de douleur.  Dans la voiture Margot me dit Il a fini de souffrir. Moi je commence à peine. À chacun sa petite mort. Ensuite on va chez quelqu’un manger des gâteaux. Je bois un café. Tous les miroirs sont recouverts de draps blancs. Même la télé. Plus de reflets de soi. Plus d’image. Juste la pensée que rien ne réfléchit. Je pars. Margot me rattrape dans l’escalier. Tu veux rentrer ? J’acquiesce. Elle me raccompagne à la gare. Le ciel s’est couvert. Il pleut sur Nantes. Dans le hall de la gare assise sur une valise une jeune femme en noir attend. Nos regards se croisent, elle voit ma déchirure. Le ciel de Nantes rend mon cœur chagrin. 

© 2014
Créer un site avec WebSelf