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Facétie du destin



Comme tous les lundis, Grégory se rendait à Toulouse, pour présider un Conseil d’Administration. Dans le TGV, installé confortablement contre la vitre, il lisait un roman que lui avait conseillé une amie. Le train roulait depuis un bon moment, quand, soudain, il stoppa, en pleine campagne, à côté d’un TER également à l’arrêt ! Que se passait-il ?

Machinalement, Grégory regarda par la portière et remarqua, une jeune femme contre la vitre de l’autre train à l’arrêt. Quand elle enleva son bonnet, ses cheveux flamboyants croulèrent sur ses épaules. Mon Dieu, cette chevelure rousse, on dirait…Valérie, son premier amour ! Serait-ce elle ? se demanda -t-il, le cœur battant. 

Mû par une impulsion puérile, il agita son livre comme un drapeau pour attirer son attention. Et la manœuvre réussit ! Elle tourna la tête vers lui et lui sourit. Deux charmantes fossettes creusèrent ses joues : c’était Valérie !

Il articula en silence : « Valérie ? Valérie ? » D’un geste impuissant ; elle haussa les épaules pour signifier qu’elle ne comprenait pas, peut-être n’était-ce pas elle ? Ils se regardaient, Grégory aurait voulu que le train ne reparte pas, pour prolonger cet instant. Était-ce Valérie ?  Il ne reconnaissait pas son profil, il lui semblait que cette femme avait un nez fin et droit, alors que Valérie, l’avait retroussé… Il se rappela soudain, avec émotion qu’elle n’aimait pas son « nez en trompette », comme elle disait, elle rêvait d’un nez aquilin ! Lui, par contre, adorait son profil mutin. Comme ils s’aimaient tous les deux, comme ils étaient bien ensemble, comme la séparation avait été douloureuse ! 

Si c’était Valérie, elle devrait le reconnaître, elle aussi ! C’est vrai qu’il avait beaucoup changé depuis plus de vingt ans : le jeune homme dégingandé aux cheveux longs et hirsutes, à la dégaine romantique, était devenu un cadre aux tempes blanches, et en costume classique, avec cravate !

Grégory scruta intensément la jeune femme qui avait replongé le nez dans son livre et ne le regardait plus. Était-ce bien Valérie ?

Quand elle tourna la tête, il lui fit alors un autre signe désespéré de la main, elle le regarda hésitante, puis à son tour, agita son livre vers lui. Et là, Grégory eut un coup au cœur : le roman qu’elle tenait était celui qu’il était en train de lire. N’était-ce pas un signe du destin ? Grégory appliqua la couverture de son livre contre la vitre pour lui montrer le titre, elle éclata de rire.  Il ressentit alors cette vive douleur dans la poitrine, si familière durant leur liaison, mais qu’il croyait avoir oublié ! Valérie ! Son cœur se gonfla d’amour. Tous deux s’étaient déchirés pendant de longs mois : violentes disputes, torrides réconciliations ! À la suite d’une furieuse altercation, Valérie était partie et n’était jamais revenue. Il l’avait cherchée vainement, c’était comme si elle n’avait jamais existé.

Et aujourd’hui, un destin facétieux les mettait face à face dans deux trains de directions opposées ! Grégory n’eut plus qu’une idée : il devait rejoindre cette femme, si ce n’était pas Valérie, au moins il n’aurait pas de regret !  Il essaya de faire comprendre par gestes à la belle rousse, qu’il allait la retrouver. Souriante, elle opina de la tête. 

Rassemblant vite ses affaires, il s’excusa auprès des autres voyageurs qui lui déconseillèrent de descendre en pleine campagne, mais rien ni personne ne pourrait l’empêcher de reconquérir Valérie, ou du moins, de savoir si cette femme était sa Valérie.  Il descendit du TGV, traversa la voie ferrée, s’attirant un coup de sifflet strident d’un employé. 

Quand il arriva à proximité du wagon de la jeune femme, le TER s’ébranlait : Grégory, le cœur battant, sauta sur le marchepied, ouvrit la portière et se glissa dans le couloir : ouf ! il était monté à temps ! Enfin, il allait la voir !

Arrivé dans le compartiment où devait se trouver Valérie, personne ! S’était-il trompé de wagon ? Un livre, comme oublié, restait là, sur la banquette. En face de lui, il eut le temps d’apercevoir dans l’autre train qui était encore à l’arrêt, la jeune femme rousse qui, à travers une vitre, scrutait désespérément l’extérieur. Comprenant mal son message par signes, elle avait dû changer de train, elle aussi, pour le rejoindre. Il leva la main, en signe d’adieu.

   Chaque tour de roue mettait un peu plus de distance entre eux.  Grégory, se laissa tomber sur la banquette et saisit le livre qu’elle avait oublié : J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part, alors, il éclata d’un rire désespéré qui ressemblait à un sanglot.


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