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Façon de parler

 

J’avais besoin de sortir. Sortir d’où ? Je ne sais pas. De la maison, sans doute, puisque j’y étais. Sortir dehors en tous cas ; puisque j’étais dedans. Mais j’avais surtout besoin de me sortir du pétrin. Je n’étais pas dans une boulangerie, non ! Mais j’étais dans le pétrin, oui, dans le pétrin. A me faire pétrir. Enfin, pétrir, façon de parler, parce qu’il ne me pétrissait plus beaucoup justement.

Alors je suis sortie, avec le chien. Le chien aussi avait besoin de sortir, mais lui son besoin, c’était surtout ses besoins. Alors que moi mes besoins, je les fais dedans. Enfin … j’aime bien les faire dehors mais … Oups, pardon, j’ai sorti ça comme ça, sans y penser. C’est vrai que je ne suis pas sortable … Il y en avait pourtant un paquet qui voulait sortir avec moi. Surtout celui-là ! Il me sortait des bons mots, il me sortait au cinéma. Alors on a fini par sortir ensemble. On sortait déjà ensemble, mais vous voyez ce que je veux dire : sortir, « sortir », avec des bisous et tout le tralala. C’était drôlement bien tout ça ! Il me sortait des mots gentils. Et surtout, il me sortait de mon ennui.

Est-ce que je l’aimais ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais pu lui sortir en tous cas. Même en sortant de la mairie, alors qu’il paraît que c’est le plus beau jour de ta vie. Moi, le plus beau jour de ma vie, c’est quand mon premier est sorti. Sorti de moi, vous avez compris. Il a voulu sortir par les pieds. « C’est pas des façons ! » a dit la sage-femme. J’ai répondu : « Ben, il partira comme il est venu, les pieds devant ! »

 

En attendant c’est moi qui mets un pied devant l’autre. Paraît que c’est la meilleure façon de marcher, les deux pieds dans les souliers et les pieds qui touchent par terre, mais surtout pas les deux pieds dans le même sabot, parce que ça, c’est la meilleure façon de tomber.

Ben tiens, tomber ! C’est ça, je suis en train de tomber. J’ai commencé par tomber de mon piédestal, celui où il m’avait perchée. Au lieu de me sortir des mots gentils, il s’est mis à me sortir des vacheries. Et puis plus de bisous, plus de tralala. Ça a fini par me sortir par les yeux cette vie de … Oh, pardon, ça a failli me sortir de la bouche. Enfin, vous avez compris. Cette vie de merde me sortait par les trous de nez. Lui aussi, sûrement, parce qu’il s’est mis à sortir. Souvent. Sûrement qu’il en sortait une autre, je ne suis pas dupe ! Sors mon gars, sors, ça me fait des vacances, vu qu’on n’en prend jamais. Et si tu pouvais sortir de ma vie, une bonne fois pour toutes, ça m’arrangerait. Mais tout ce que tu fais, c’est sortir de tes gonds.

 

Allez, je vais me sortir ça de la tête et profiter de ma sortie. C’est le printemps, les bourgeons sortent. Et moi, j’avance, en trottant sur le goudron, les deux pieds dans mes souliers et le chien qui trotte à côté. Et voilà que j’ai une idée qui, elle aussi, se met à trotter. Elle trotte sur mon chagrin, elle le cajole, elle lui sort des bons mots et finit par le convaincre de sortir avec elle.

Quelle dégourdie cette idée ! Je n’ai jamais été foutue de le sortir moi mon chagrin et je n’ai jamais été foutue de sortir de quoi que ce soit. Sors de ta coquille, disait mon père. Ah, celle-là, il n’y a rien à en tirer, disait ma mère. Heureusement qu’il y a son frère, qui sort du lot. Tire-toi de là, disait mon frère. Alors je restais dans ma coquille. Je dois reconnaître que mon homme, il m’a sortie de cet enfer, mais pour m’y recoller aussi sec. Lui aussi il le dit maintenant : « Il n’y a rien à en tirer de celle-là ! » Enfin … enfin rien.

 

Mais aujourd’hui, je suis sortie de la maison. Ça n’est pas la première fois que je sors de la maison. Je sors tous les jours, pour faire mes courses. Mais là, je suis sortie, « sortie ». Vous voyez ce que je veux dire ? Peut-être qu’il ne faudrait pas que je rentre. Ni dans la maison, ni dans ma coquille, maintenant que mon chagrin est sorti, avec mon idée, je pourrais les accompagner.

Et mes gosses ? Il faut que je les en sorte eux aussi. Ils ne m’ont pas attendue pour sortir. Mais, les sortir « sortir ». Alors je suis rentrée, j’ai sorti ma valise, j’ai pris mes gosses sous le bras, enfin, sous le bras, façon de parler. Et puis on est sortis, tous les trois, sans se retourner. Et tout ce qui me sortait par les yeux a fini par me sortir de la tête. Je me suis mise à sortir et même quand je rentrais, je savais que j’en étais sortie. Sortie « sortie », vous voyez ce que je veux dire ?

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