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Julius Nicoladec

 

 

 

 

 

 

 

 

Faire parler les portes

 

 

 

 

 

Je m’étais étonné qu’il évalue ma maison à si bas prix. Il me répondit qu’avec une porte aussi tristounette, on ne pouvait pas faire mieux. Peu importent les charmes cachés, si le premier abord est peu engageant. Comme pour une femme ou pour un homme, avait-il ajouté perfidement. Avec l’air par en-dessous dont il me regardait, j’avais jugé plus prudent de ne pas demander de précisions. Mais j’en avais retenu que même pour une maison, une partie pouvait renseigner sur l’ensemble. Ça me rappelait Freud, qui prétendait tout déduire d’un patient à partir d’un seul de ses lapsus ou de ses bons mots. J’avais aussi une cousine qui pratiquait l’analyse des pieds. Il parait que tout y est imprimé, passé et futur. En y regardant de près, elle détectait toutes les maladies. Ce n’était pas forcément très ragoûtant, mais ça rapportait bien. Alors je me suis dit pourquoi ne pas tenter l’analyse des portes ?

Comme le secteur immobilier ne me tentait pas trop, j’ai commencé à pratiquer mon activité pour les services fiscaux. On piégeait les fraudeurs qui n’avaient pas fait leur déclaration de travaux au cadastre. Pas besoin d’être extra-lucide pour comprendre qu’une porte d’entrée a une tête à cacher deux salles de bain. Pour une toute seule, elle fait moins la prétentieuse. Mais finalement, l’évaluation des valeurs locatives, on s’en lasse. C’est monotone. Alors je me suis reconverti dans les maris jaloux et les femmes infidèles. Et le contraire. C’est nettement plus tumultueux. Ah, le repérage des portes malhonnêtes ! Les tenancières de maisons closes savaient bien que la réputation de leur établissement se jouait à l’allure de la porte. Il la fallait sérieuse, mais prometteuse. De bonne famille, avec un très discret sous-entendu égrillard. A bien considérer leur porte, on se dit que certains conjoints malheureux l’ont bien cherché. Je parvenais même à reconnaître entre portes à amants occasionnels et celles à dévergondages effrénés.

Motivés par la peur ou par un projet qui germait, certains infidèles s’imaginèrent alors que je pouvais aussi déceler si la porte était prête à laisser passer la mort. Comme tous les délires, celui-ci reposait quand même sur un petit point de départ judicieux. Il n’y a pas besoin d’être grand spécialiste pour voir qu’il y a des portes derrière lesquelles on peut dormir tranquille. Débutant dans cette nouvelle spécialité, je fis quelques erreurs d’appréciation regrettables. On m’en tint rigueur. Mais ce n’est pas si facile de décrypter les portes. Freud sollicitait les bons mots sur le divan de son bureau. Les analystes de pieds les font venir dans leur cabinet. Tandis que pour les portes, il faut se déplacer. Eh bien, posé sur le trottoir d’en face, à observer méticuleusement la porte en prenant des notes, on se fait repérer. On a vite fait de passer pour un farfelu. Si en plus, il vous échappe des réflexions à haute voix ! C’est comme ça qu’on a commencé à mettre en doute ma santé mentale. Le psychiatre du coin m’en voulait parce que dans le doute, j’avais déclaré sa femme innocente. Ce n’était pas ce qu’il avait espéré. Il faut dire qu’une porte de psy simule bien, elle est à bonne école.

Ils ont honteusement falsifié les faits. Il y avait un divan dans mon bureau. C’est simplement que j’aime le confort. Et puis, ça permet des mises au point plus claires avec certaines clientes. Le jour où ils sont venus, il y avait une porte posée dessus. C’était la porte du bureau qu’on allait repeindre, les gars l’avaient casée n’importe où, provisoirement. Malencontreuse coïncidence, quand ils sont entrés, j’étais en train de répéter des questions que j’avais notées pour une affaire en cours. C’est vraiment un hasard si, ayant relevé la tête, je pouvais avoir l’air d’interroger la porte. C’était vraiment une interprétation malveillante. Mais c’est comme ça qu’on m’a présenté comme un dérangé. Le gars qui démontait les portes pour les psychanalyser sur son divan ! Ils ne m’ont pas raté. Le psy vengeur certifia que j’avais des traumatismes de portes infantiles mal refoulés.

Maintenant, j’en suis réduit à celle de ma cellule. Une antipathique inexpressive. J’aurais bien aimé la faire parler, histoire de voir si on pourrait trouver un arrangement. Mais je ne parviens pas à en tirer grand-chose. C’est une vraie professionnelle. Elle sait se taire. En plus, je suis sûr que, vue du couloir, elle sait ne laisser aucun doute qu’il y a un fou derrière. C’est son métier. Mais je ne suis pas dupe, je sais bien qu’elle a un motif personnel. Elle veut venger toutes ses collègues que j’ai su faire parler.

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