CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

 

FALAISE


LUNDI

            J’ai rendez-vous avec la mer tous les jours à dix-huit heures ; cette rencontre me tient lieu de voyage.  « Voyageuse immobile », disent mes jeunes frères, et ils ajoutent « trouillarde ». Et de sourire l’un à l’autre. Il est vrai que j’aime la mer mais seulement de loin. J’aime son odeur et sa musique, mais j’ai une peur bleue des bateaux. Naviguer serait un cauchemar, alors je reste accrochée à mes rochers.

Lucas et Éric sont arrivés dimanche. Pour régler les affaires de famille. Il y en a pour une heure, ont-ils dit.

- Maman est morte ; tu as la maison en héritage en compensation des années passées à t’occuper des parents. Tu vas rester ici. En attendant, nous y viendrons en vacances.

Voilà, la messe est dite. Une famille sans histoire. Maman est au frais dans le caveau, le reste n’est qu’une question de temps. Moi, j’ai tout mon temps. Mais eux, quoique beaucoup plus jeunes, ils sont pressés. Non contents de faire carrière chacun à leur façon, ils ont planifié ma vie, garde-malade familiale, puis vieille-fille qui entretiendra la maison.

C’était sans compter sur Raoul, l’ami discret disparu de nos radars depuis longtemps. Un jour, il était dans mon nid sur le sommet de la falaise. Il a fallu de nombreuses rencontres pour nous rapprocher. Des non-dits devenus paroles, des gestes maladroits devenus caresses, des désirs devenus projets.

Mes frères absents n’ont rien su et rien vu. N’ont pas vu le trait d’eye-liner qui borde désormais ma paupière, les foulards chatoyants qui éclairent mon visage. Ni la sérénité qui m’habite, ni la joie dans mon regard.

J’ai parlé de Raoul, de notre projet de mariage. L’affaire qui devait être réglée en une heure se corsait tout à coup. L’un d’eux a rapidement objecté :

- Te marier, à ton âge… tu ne sais rien de lui, donne-toi quelques mois de réflexions. Et tu verras que rien ne vaut la tranquillité, vivre seule…

MARDI

Mes frères prolongent leur séjour, besoin de repos, m’ont-ils dit. Puis ils ont évoqué Raoul, nos projets. Je n’ai pas répondu. Éric est venu marcher avec moi au bord de la falaise.

Dans la soirée, appel de Raoul ; il a insisté pour que nous nous voyons. Il veut que nous fixions une date de mariage au plus tôt. Aucune cérémonie, nous nous marierons sans chichi.

 

MERCREDI

Encore une tentative de mes frères de me dissuader d’épouser Raoul. Ils ne m’avaient jamais entendue élever la voix. C’est fait ; j’ai dit fermement que je ne reviendrais pas sur ma décision.

Cet après-midi Lucas a voulu m’accompagner. Décidément, les couchers de soleil intéressent mes frères. Lucas a découvert ma cachette, était très intéressé par les abords, est descendu précautionneusement s’assoir près de moi. C’est là que j’ai compris que leur manège n’a qu’un but : m’éliminer. Je ne peux expliquer autrement leur séjour prolongé. Mais leur projet ne m’inquiète pas. Ils ne pourront pas me prendre par surprise, je suis continuellement sur mes gardes. Nous nous efforçons d’avoir des relations polies, mais je vois dans chacun de leurs regards de la duplicité. Dès que j’ai le dos tourné, je les entends chuchoter.

Hier soir je suis allée voir Raoul. Il m’a annoncé qu’il avait déposé notre dossier de mariage à la mairie. Pourquoi si vite ? Aurait-il compris le manège de mes frères ? Il veut venir s’installer chez moi. Et sa maison ? Il la vendra pour acheter un bateau. Pour quoi faire ? ai-je demandé. Il a ri, puis m’a embrassée.

JEUDI

 J’épie mes frères sans cesse, j’ai la certitude qu’ils trament quelque chose. Je suppose qu’ils vont se débarrasser de moi en me jetant au bas de la falaise. Ils arriveront en silence, je n’entendrai pas leurs pas et hop, en bas la vieille fille. Je m’écraserai sur les rochers. La marée ne monte pas aussi haut en cette saison, les vagues ne m’emporteront pas. Les goélands qui aiment les charognes auront tôt fait de m’attaquer.

Je repense à Raoul. Il sait que je ne partirai pas en mer avec lui. Alors à quoi bon un bateau ?

VENDREDI 

J’ai deviné ce qui m’attend de la part de mes frères. Mais j’ai compris aussi ce que veut Raoul. Son empressement. On se retrouve à dix-huit heures. Ça tombe bien, il fait gros vent, une chute est si vite arrivée. Lui aussi veut m’éliminer. Pour la maison.

SAMEDI

Le commissaire est venu chercher mes frères. On a trouvé, accrochée au pull du cadavre, la montre de Lucas. Un indice majeur. Le corps a été repéré par des pêcheurs, et son état a permis de conclure qu’il avait chuté de la falaise. Quant à mon fiancé, venu à notre rendez-vous, il me fut facile d’accrocher la montre de mon frère dans les mailles du pull avant de le balancer… et de disparaitre alors que mes frères arrivaient pour voir avec moi un dernier coucher de soleil.

© 2014
Créer un site avec WebSelf