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Fleur du Pays

 

 


 

 Il est sept heures. Il a passé une bonne nuit. Il se sent reposé, mais il a un point dans la poitrine. Il fait assez froid dans son appartement, on rentre dans l’hiver, alors il décide d’allumer le chauffage. Comme tous les matins, il sort de son appartement, verrouille sa porte à double tour, et ne prend pas l’ascenseur pour descendre. Il habite au 8ème étage, mais même pour monter il prend les escaliers. Il a la phobie des ascenseurs. Quand il était encore enfant, sa mère était restée bloquée entre le 37ème et le 38ème étage. Elle était claustrophobe, et il se rappelait avoir entendu ses cris de panique, tandis que lui, restait immobile, les yeux dans le vide, impuissant.

Son appartement était aménagé de sorte que l’on pouvait s’y plaire facilement, et il se demandait souvent ce qu’il pouvait s’y passer en son absence : il ne pouvait pas l’expliquer. Sa cuisine était convenable, il avait un beau salon où d’antan résonnaient les voix de ses deux petites filles qui se couraient après, et une chambre avec un lit double dans lequel il aimait faire l’amour à sa femme. Il ne se rappelait pas avoir dormi autre part que dans cet appartement. Comme tous les matins, il a regardé la lune se coucher, et le soleil en train d’éclore comme une fleur. Comme tous les matins, il s’est assis sur la terrasse du café à l’angle de la rue. Il a commandé un café allongé pour se réveiller doucement et roulé sa cigarette Fleur du Pays en regardant la serveuse. Il ne cessait de se dire vous verrez un jour je l’embrasserai celle-là. On vivra ensemble, vous allez voir. Ce qu’il voulait c’était surtout regarder la télé en la tenant dans ses bras, puis si sur un malentendu je peux lui faire l’amour, je dirais pas non, il se disait. Il a payé son café allongé en laissant un pourboire à la serveuse, et comme tous les matins, il a marché dans le parc qui longeait son immeuble. L’hiver donnait une atmosphère morose à ce parc sans couleur, mais il aimait venir y marcher, regarder les femmes qui lisaient dans la brume du matin, et il se demandait toujours comment elles faisaient pour avoir envie de lire aussi tôt. ll a fait le tour du parc en marchant lentement, tandis qu’il roulait sa seconde cigarette de la journée. Il s’est assis sur un banc, puis il a donné à manger aux pigeons. Il gardait toujours quelques miettes de pain, seulement pour eux. Quand il faisait ça, il se sentait bien. Il a regardé quelques collégiens se courir après en riant, quelques couples s’enlacer avant de partir au travail. 

Puis il était déjà 9h30, alors il s’est dirigé vers la boulangerie en se disant que la vendeuse l’attendait avec une baguette toute chaude, comme tous les matins. Elle n’était aimable avec personne, et il aimait se convaincre qu’il était le seul à qui elle souriait. Parfois, il restait dix minutes à parler avec elle pendant que les autres clients attendaient derrière lui, ça le faisait marrer. Il est arrivé, mais ce n’était pas elle, aujourd’hui. Quand il a demandé à la remplaçante où était la patronne, elle a seulement réussi à répondre : malade. Il a pris sa baguette, puis il est sorti. Une fois rentré chez lui, il s’est fait une tartine de beurre salé. Ce qui était rare, il ne le faisait que lorsqu’il se sentait bien. Il regrettait que son appartement ne donne pas sur le parc. Il regrettait n’entendre que les cris joyeux des enfants sans pouvoir y mettre de visages.

 Il a appelé sa fille ainée comme tous les matins. Il arrivait qu’elle ne réponde pas, alors il restait à lire toute la journée dans son canapé, ou dans son lit quand il était vraiment fatigué. Elle a répondu. Ils ont parlé vingt minutes, à peu près. Il lui a dit je t’aime, mais elle était pressée, son bus allait partir. Il n’a pas su si elle l’avait entendu. Puis comme tous les matins, il s’est penché à la fenêtre de sa chambre qui donnait sur la cour de l’immeuble. Il s’est refait un café, puis a roulé sa troisième cigarette de la journée. Il l’a fumé en dégustant ce café. En regardant le ciel bleu et froid, il a souri en se disant qu’il n’y avait rien de meilleur que d’avoir un bon goût dans la bouche. Il n’avait pas de terrasse, seulement quelques fleurs sur le petit balcon de sa chambre, ainsi qu’un cendrier. Sans rien dire, il a pris une feuille de papier sur laquelle il a écrit quelques phrases en souriant. Il a repris sa cigarette qu’il avait posé sur le cendrier. Elle ne s’était pas consumée. En rejetant longuement la fumée, il l’a écrasé, et puis dans un soupir, il s’est jeté.

 

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