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Dany Lecènes

 

Fluctuat nec mergitur

 

 

 

   Aujourd’hui papa est mort. Je ne sais pas très bien comment, mais je sens que maman pleure sans cesse. Je pleure aussi, pour faire comme elle. Pas des vraies larmes, plutôt des petits ruisseaux que je laisse aller sans qu’elle s’en rende compte. Je suis encore trop fragile pour prendre soin d’elle. Bien sûr il y a des personnes qui l’entourent, mais je ne reconnais pas leur voix. Moi, c’est elle qui m’entoure. Je suis dans son ventre.

   Papa m’a parlé hier. Je crois qu’il avait posé sa tête sur le nombril de maman. Je les ai entendus rire et puis, il a pris son ton grave, celui qui trahit sa fierté et sa pudeur. « Mon fils, cesse de donner des coups de pied à ta mère. Je ne veux pas que tu sois footballeur, je veux que tu deviennes un grand médecin. Tu sauveras des vies tous les jours. Sois sage, fils, encore trois mois. Je sais que tu m’entends. C’est ton père qui te l’ordonne. »

   Je crois qu’il a peur pour moi. C’est idiot. Moi je n’ai pas peur pour lui. C’est mon papa, il est fort. Seulement voilà, hier soir il a emmené maman au spectacle. Il avait acheté des billets pour lui faire une surprise. Au Bataclan qu’il l’a invitée. Elle était si heureuse, elle s’est accrochée à son cou et ils se sont embrassés. Je sais ces choses-là parce qu’à chaque fois je reçois comme une décharge électrique, un flux chaleureux, une caresse liquide. J’adore ça.

   Après, je ne sais plus. J’ai perçu de la musique, des bruits secs et nous avons touché terre maman et moi. Je crois que papa l’a enfermée dans ses bras ensanglantés. C’est ce que j’ai compris de ce que maman a raconté aux gens qui s’occupent d’elle. Mais elle ne leur a pas dit ses derniers mots glissés à son oreille. Moi je les ai appris par cœur. « Je t’aime Marie. Sauve-toi. Vis, je t’en supplie, vis pour nous trois ». Et puis plus rien. C’est-à-dire des cris, des sirènes, des larmes, des secousses, du froid, du froid partout et puis du noir dedans.

   Les petits ruisseaux, je nage au milieu. Je suis déjà le plus grand docteur du monde. Je sais comment sauver nos deux vies. Mais si tu veux papa, nous partagerons ce secret tous les deux. Elle ne sait pas maman que tu es dans chaque perle d’eau, celles de ses yeux et celles de son ventre. Moi je les bois pour être un jour aussi forte que toi. Hé oui, je suis une fille ! N’aie pas peur, je suis là maintenant.

 

 

En mémoire des victimes du vendredi 13 novembre 2015.

 

 

 

 

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