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Foutue moto !

 

 

Comme toutes les nuits, je demeure là, droit comme un i, dans mon lit d’hôpital. Dans quelle autre posture pourrais-je me trouver ? Je suis un légume. Non pas un de ces légumes mûrs, croquants et explosant de saveurs. Un légume flasque, flétri par l’inaction, limite pourri. Cela fait quinze ans que je ronge mon frein dans cette piaule immaculée, incapable d’esquisser le moindre mouvement.

Ah non, j’exagère. Le Tout-Puissant, dans sa grande bonté, m’a laissé l’usage de mon petit orteil gauche. Quelle chance ! Je peux le mouvoir au gré de mes envies. Gauche. Droite. En haut. En bas. Quel magnifique ballet… Je hais tout de ma vie de grabataire. Et le pire, c’est que mes journées durent deux tours de cadran. Depuis l’accident, mes yeux sont bloqués sur le bouton ON. Sans interruption, ni surchauffe.

Je me vois contraint de fixer cette télévision. J’en connais les moindres détails. C’est une Philips de 2014, deux ports HDMI, résolution 1'920 x 1'080, écran incurvé. Qui peut penser qu’un homme désire regarder cette boîte à conneries jusqu’à la fin de ses jours ? Ah le personnel soignant ! Ces gardes-malades hypocrites et incompétents. Je les maudis. Je les maudis encore plus que ma situation.

Suis-je devenu aigri avec le temps ? Évidemment. Je suis aussi désagréable qu’un pou, aussi hautain qu’un préadolescent et aussi dépourvu de moral qu’un gosse de riche. Mais, j’ai mes raisons. Et de toute manière, mes humeurs n’affectent personne puisque aucun son, aucune mimique, aucun geste ne sort de ma carcasse ankylosée. Je suis seul avec moi-même. Il ne me reste que mes souvenirs comme exutoire et je m’y perds à longueur de journée.

Je me remémore des temps délicieux, débordant de légèreté. Nos prodigieuses beuveries. Nos doux éclats de rire. Nos voyages aux quatre coins du globe. Nos pratiques sexuelles abracadabrantes. Tu es de chacun de ces souvenirs. Tu es la seule personne qui me maintienne en vie, et pourtant c’est moi qui ai ôté la tienne. Foutue moto ! Foutu camion !

Je repense constamment à cette sombre journée. Je me la ressasse avec une précision d’horloger. C’était un dimanche d’une banalité affligeante. Un lendemain de cuite auquel nous étions tellement habitués. Nous nous bourrions la gueule tous les samedis soir. Rien que les deux, assis le plus souvent autour d’un pastis de basse qualité. C’était notre façon de nous envoler, de nous couper du monde, de côtoyer l’imaginaire, de célébrer l’existence. À chaque fois, l’atterrissage était brutal. Mais, ce jour-là, il fut irrémissible.

Nous nous étions arrachés au sommeil sur les coups de onze heures. J’étais tout le temps le plus affecté par la gueule de bois. Ta faculté à émerger comme une fleur après un tel arrosage m’avait toujours impressionné. Ce midi, tu m’avais cuisiné des côtelettes d’agneau. La viande fondait sous la chaleur de nos palais. C’était le dernier repas que nous partagions.

Dans l’après-midi, tes parents avaient débarqué sans crier gare. Je n’aimais pas tes parents. Ils ne m’aimaient pas non plus. À leurs yeux, j’étais une verrue sous ton pied, une tique sous ton aisselle. Comme à l’accoutumée, je n’avais pas embarqué dans la conversation, préférant rester sur le bas-côté. Je vous laissais jacasser à propos de futilités du quotidien. Après un long argumentaire raciste sur l’immigration, ils étaient enfin partis.

Nous pouvions retourner à notre marasme dominical. Mais, en ce jour funeste, tu avais d’autres desseins pour nous. La visite de tes géniteurs t’avait insufflé un allant fou. Il fallait que tu bouges, que tu braves l’interdit, que tu te sentes vivante…

Tu insistas pour cette virée à moto. Je ne me trouvais absolument pas en état de conduire un quelconque engin. Mon esprit était encore prisonnier de nos dépravations de la veille. Mais je ne pouvais rien te refuser. Nous l’enfourchâmes. Quelques pointes de vitesse, une sortie de virage un peu large, un gros bahut propulsé à toute allure. Foutue moto ! Foutu camion !

Toc ! Toc ! Toc ! L’infirmière vient m’extirper de mes songes. Elle entre dans la chambre et me jette ce regard faussement attendrissant. Il ne trompe plus personne ce regard. Je suis un condamné à mort, debout sur l’échafaud, ne recueillant que de la pitié. Elle allume la Philips et choisit la chaîne sportive. Il est dimanche, le jour du Grand Prix moto.

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