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Gaëtan

Laurent Hyafil

 

 


-            - Je ne comprends pas que ces 12.07€ n’arrivent pas !

Gaëtan tapait fiévreusement sur son clavier d’ordinateur, espérant accélérer l’arrivée de la somme sur l’écran qui affichait en temps réel le relevé de sa banque.

Encore une fois, il faisait chou blanc, et c’était la cinquième fois de la matinée. L’argent n’était toujours pas arrivé.

Enervé par son échec, il se reportait de nouveau sur l’écran de la Sécurité Sociale qui lui avait annoncé l’arrivée imminente de l’argent. Il contemplait la somme avec exaspération.

-             Comment peut-il se mettre autant de temps pour aller d’un écran à l’autre, fulminait-il intérieurement !

Gaëtan était sorti depuis plusieurs années d’une lourde maladie qui avait nécessité des dépenses onéreuses. Il ne comptait plus le nombre d’IRM et d’électrocardiogrammes qu’il avait avancés de ses modestes deniers, avant qu’il ne fussent remboursés par la Sécurité Sociale et la Mutuelle. Cette époque ancienne mais sempiternellement présente, était restée gravée dans son cerveau, et dictait sa conduite actuelle. Il mettait le même soin à récupérer le remboursement de quelques euros, qu’il avait mis à en traquer des centaines voire des milliers.

Cela allait plus loin. Alors qu’il était en parfaite santé, il allait consulter des médecins pour le seul plaisir de suivre les remboursements. Cet argent qui circulait entre les différents serveurs sociaux créait chez lui une forme d’excitation qui maintenait son enthousiasme intact. Cela produisait chez lui un effet comparable à celui que ressentent les adeptes de courses de voitures ou de courses de chevaux, impatients de connaître l’arrivée.

A 32 ans, il avait tellement conscience du rôle central que jouait dans sa vie cette circulation permanente, qu’il savait qu’il devrait vivre éternellement seul. Il n’imaginait pas partager cette activité avec quiconque, et, en plus, elle lui prenait tellement de temps et mobilisait tellement de son énergie, qu’il ne voyait pas comment l’accommoder avec une vie de couple.

De même, alors qu’il était ingénieur de formation, il avait décidé de gagner sa vie en indépendant pour préserver sa passion : il opérait à son domicile, comme animateur sur des forums internet. Il était spécialisé sur les sites de rencontre, et entamait des échanges anonymes avec des inscrites esseulées.

Il se souviendra à jamais de ce 12 octobre. Il était 20h15, et le système lui avait signalé des abonnées qui n’avaient pas été contactées depuis plus de huit jours. Il se met en contact avec aspaline227 et commence avec elle une discussion sur un certain nombre de banalités contenues dans son profil. La consigne de son employeur est de remotiver l’abonnée pour qu’elle ne se désinscrive pas, tout en se mettant en position de lâcher naturellement après une dizaine d’échanges. C’est à elle de constater le hiatus dans les profils et de rompre.

A 23h40, Aspaline était farouchement accrochée à l’échange. Il n’avait que rarement eu d’interlocutrice aussi tenace, au point qu’il se demandait s’il n’y avait pas certains traits de sa personnalité qui avaient échappé, contrairement aux consignes formelles de l’employeur. Il en était à s’interroger si elle n’était pas en train de tomber amoureuse de lui, plutôt que du profil incolore qu’il avait pour mission d’exhiber, afin de casser plus facilement la relation.

A 23h 55, Aspaline lui écrit :

-             Maintenant que nous avons fait amplement connaissance, et que nous sommes peut-être destinés à vivre ensemble, je dois vous faire une confidence intime : « J’ai une passion qui peut être un vice, je poursuis nuit et jour les décomptes de la Sécurité Sociale »

Ce fut pour lui un choc terrible qui l’amena à interrompre subitement tout échange. Bien loin de considérer qu’une telle addiction lui permettait de trouver la femme avec laquelle il pourrait partager sa vie, il fut assommé littéralement à l’idée qu’une autre personne que lui s’adonnait à la même excentricité.

S’il avait construit sa vie sur une activité totalement irrationnelle, c’est que cette activité lui était exclusive. Il était le seul au monde à la pratiquer, tout au moins, le croyait-il.  Etant le seul, il était nécessairement le meilleur. Faute d’être un grand mathématicien ou un grand écrivain, il était un grand champion des paiements sociaux.

Il avait fui toute forme de compétition de toute nature, et il était rattrapé. Il n’y aurait pas deux acteurs sur son domaine de prédilection.

Le lendemain, il alla vendre son ordinateur.

 

 

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