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Grave matinée


Laurent Hyafil

 

 

Depuis des années, à six heures trente précises, Jean Lechêne-Sabarrat se levait sans sourciller. Il procédait alors à l’ouverture de sa porte palière et saisissait sur son paillasson l’exemplaire du Figaro, distribué par porteur aux premières heures du matin.

Depuis qu’il était à la retraite, le notaire Jean Lechêne-Sabarrat, officiait avec un rituel bien établi. Il préparait méticuleusement le plateau en bois verni où se trouvaient déjà le sucre, la confiture, une tasse avec une soucoupe et une cuillère. Il y ajoutait donc le journal, les tranches de pain, juste dorées, disposées sur une soucoupe, le beurre salé et un pot de café. Il se saisissait du plateau et venait le mettre sur la petite table ronde du salon. Quand tout était en place il ouvrait le Figaro directement à la page des annonces mondaines et commençait à dévorer les annonces nécrologiques.

Jean Lechêne-Sabarrat avait une véritable fringale pour tout ce qui touchait la famille Lechêne-Sabarrat. Il l’alimentait en partie par lecture quotidienne du Figaro, en partie par le dépouillement d’archives notariales et d’état-civil, en partie par des visites à des cimetières. Il faut dire que l’origine du nom provenait de l’alliance au début du XIXème siècle entre le notaire picard Lechêne et la fille de l’avocat aixois Sabarrat. Il connaissait ou prétendait connaître tous les Lechêne-Sabarrat, qui étaient tous ses cousins. Aussi, dès qu’une annonce nécrologique mentionnait un Lechêne-Sabarrat, non seulement il s’empressait d’adresser ses condoléances à tous les Lechêne-Sabarrat y figurant, mais il notait soigneusement dans un petit cahier toutes les personnes mentionnées dans le faire-part afin de compléter sa cartographies des familles alliées aux Lechêne-Sabarrat. Il avait, affichée dans son bureau, une gigantesque généalogie.

Ce matin-là, la rubrique nécrologique était particulièrement dense, aussi Jean Lechêne-Sabarrat mit-il quelques secondes pour tomber en arrêt sur une annonce, tellement fracassante, qu’il en laissa choir sur la moquette blanche la tasse de café qu’il tenait dans sa main droite. Il resta là, les yeux rivés sur l’annonce, en  parlant seul à voix haute, d’un ton agressif qui lui était étranger :

 « Il n’y a jamais eu d’Ephraïm Lechêne-Sabarrat, cette annonce de décès est une pantalonnade, je ne sais pas qui on cherche à atteindre, mais je défendrai jusqu’au bout l’honneur des Lechêne-Sabarrat ».

Sa colère s’étant légèrement calmée, il put parcourir l’intégralité de l’annonce pour constater qu’il ne connaissait aucun des noms de famille y figurant. Et pour plus de certitude, il alla chercher son petit cahier pour procéder à une comparaison méthodique.

Jean Lechêne-Sabarrat était désemparé. Il ne pouvait s’imaginer qu’un journal aussi sérieux que le Figaro puisse publier l’annonce d’un fantaisiste. L’unité de cette famille, dont il avait eu entre les mains tous les actes de naissance, depuis le mariage du notaire avec la fille de l’avocat, se fissurait soudainement. Il n’y avait aucun Ephraïm, il en était sûr, mais l’annonce était bien là.

Il finit par envisager qu’il puisse exister une autre famille homonyme. Cela lui était insupportable, car cela ouvrait une brèche béante. Pourquoi une famille seulement ? Pourquoi pas dix ? pensait-il presque à voix haute. Il n’arrivait pas à concevoir  qu’un autre Lechêne ait pu épouser une autre Sabarrat. Cela lui paraissait d’autant plus incongru que le nom Sabarrat était en voie d’extinction. De toute façon une famille qui n’aurait jamais publié dans le Figaro depuis les dizaines d’années où il le lisait, n’aurait pas été une vraie famille

Il doutait maintenant de tout et à commencer de lui-même. Il n’était même plus sûr de vouloir garder ce nom, devenu si ordinaire.

En ce matin de février, Jean Lechêne-Sabarrat était un homme abattu. Le visage triste, la mine défaite, il regarda la tâche de café qui s’était étendue sur la moquette blanche et n’eut pas le courage de courir à la cuisine pour chercher une bombe afin de limiter les dégâts.

Une étincelle lui traversa l’esprit. Pour la première fois de sa vie il allait faire volontairement un énorme mensonge, pour sauver l’honneur des Lechêne-Sabarrat. Il prit sa plume et rédigea l’annonce suivante à destination du Figaro :

« Jean Lechêne-Sabarrat, Etienne et Marguerite Lechêne-Sabarrat, Alain et Suzanne Lechêne-Sabarrat ont l’immense douleur de faire part du décès de leur cousin tant aimé Ephraïm Lechêne Sabarrat. »

 


 

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