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Hamlet à Venise

 

            — Je crois que tu ne vas pas aimer le sort que je te réserve.

            C’est que, calmement, je viens d'annoncer à Catherine. Elle est dans son bain, je suis allongé sur le lit. Il est 10 heures du matin.       

            — Quoi ? Tu as dit quoi ? me demande l’intéressée depuis la baignoire.

         La porte de la salle de bains étant fermée, je répète plus fort. Ma phrase me paraît soudain ampoulée : le sort que je te réserve, n'est-ce pas un tantinet théâtral ? Mais après tout, c’est mon rayon, le théâtre. Alors je me lève et redis ma tirade encore plus fort, en y mettant des intonations grotesques.

            De l’autre côté de la porte, bruit de remous : Catherine a dû se redresser subitement dans son bain.

            — Mais pourquoi tu me dis ça ?

            Pourquoi je dis ça ? Eh bien parce que je viens de fourrer les vêtements et sous-vêtements de Catherine dans mon sac et que je m’apprête à quitter la chambre. Elle va se retrouver à poil dans cet hôtel comme une idiote. Cette perspective me rend euphorique. Je me plante devant la glace et déclame avec de grands gestes :

­            — Qui voudrait supporter les flagellations et les dédains du monde, les angoisses de l’amour méprisé, s’il pouvait en être quitte avec un simple poinçon ?

            C’est un bout du monologue d’Hamlet. J’ai toujours rêvé de jouer Hamlet, hélas ma carrière d’acteur s’est pour l’instant limitée à des apparitions furtives dans des séries télé médiocres. C’est d’ailleurs un sujet récurrent d'engueulade avec Catherine : un jour elle trouve que je n’ai pas assez d’ambition, le lendemain pas assez de talent.

            Mais cette nuit, ça a été le bouquet. Alors que je faisais le pitre, elle a osé me dire … Non, je préfère ne pas le répéter.

            Je continue de hurler du Shakespeare devant le miroir. Catherine sort précipitamment de sa baignoire et tente d’ouvrir la porte. Cependant, dans ce vieil hôtel de Venise, les salles de bain peuvent être fermées de l’extérieur et je me suis dépêché de donner un tour de clé dès que ma compagne est entrée.

            Maintenant elle tambourine à la porte.

            — Non mais qu’est-ce que tu fous ? Tu vas m’ouvrir, oui ?

            Non, je ne le ferai pas parce que l’homme qui se reflète dans le miroir, et qui d’ailleurs me ressemble beaucoup, dit des choses fort intéressantes.

            — Ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée …

            — C’est moyennement drôle, Marc. Maintenant ouvre !

            J'attrape mon sac et sort de la chambre en claquant la porte.

 

            Venise est une ville triste mais je n’ai jamais été aussi gai. Je ris à gorge déployée. Les gens me regardent comme si j’étais un ivrogne ou un fou. Un vaporetto me dépose devant la gare de Santa Lucia. Le prochain train pour Paris ne part que dans trois heures. Je m'assois, me calme et réfléchis.

            Il m’apparaît assez vite que je viens de faire une connerie. Non seulement j’ai embarqué les affaires de Catherine, mais son portefeuille avec. Elle n’a même plus de quoi se payer une culotte, la pauvre. Dans un film de, disons, Gérard Oury, cela donnerait lieu à quelques scènes cocasses. Dans la vraie vie, la situation est probablement moins amusante. Mon euphorie rageuse s’évanouit d’un coup au moment où j’imagine Catherine en pleurs dans la salle de bains.

            Je saute dans un vaporetto et cours jusqu'à l’hôtel. Essoufflé, j’arrive une demi-heure plus tard dans le hall pour y découvrir Catherine en peignoir entre deux carabiniers. Aussitôt elle tend un doigt vers moi en criant : « E' lui, è' quell'uomo ». C’est lui, c’est cet homme.

            Une pensée me traverse : quelle peine réserve-t-on à Venise aux hommes qui abandonnent leurs compagnes nues dans un hôtel ? Le cas est-il seulement prévu par le code pénal italien ? Tandis que je reste figé, les carabiniers viennent droit vers moi. Je finis par comprendre que Catherine tente de me faire passer pour un type qui s’est introduit dans sa chambre pour lui voler ses affaires, et comme les pandores retrouvent son portefeuille dans mon sac, l’affaire est vite entendue.

            Je ne me défends même pas. Je voulais du vaudeville, eh bien me  voilà servi.

            Avant que les deux flics ne m’embarquent, Catherine me chuchote :

            — Tu es con ou quoi ? Qu'est-ce qui t'a pris ?

            Le fait est que je me sens très con.

            — Qu’est-ce que tu attendais d’autre de Louis de Funès, réponds-je en bougonnant.

            — Qui ça ?

            — De Funès. Tu veux que j’épelle ?

            — Non mais attends ... tu veux dire que tu m’as fait tout ce sketch à cause de notre engueulade de cette nuit ?

 

Car, oui, cette nuit Catherine m'a dit : « Je croyais avoir rencontré Gérard Philippe et je me retrouve avec Louis de Funès dans mon lit, c’est d’un pitoyable ! ».

Elle n'avait pas tort.

 

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