CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

                                               Heureux qui comme Ulysse


Mon pote Robert et moi, nous nous barrons dans cinq minutes, direction Saint-Emilion, première étape de nos vacances touristiques et culinaires.

Organisation impeccable. Au programme : la tournée des grands-ducs. On n'est pas des guignols, tout est sous contrôle.

Les gosses nous croient inscrits au voyage organisé du club du troisième âge de la commune. Ils se fourrent le doigt dans l'oeil, jusqu'au coude. Très peu pour nous, les cures à la Roche Posay ou à Marmottan. Les colonies de vacances pour vieux croûtons, c'est pas notre style. Nous, on va s'éclater et faire la "teuf à donf", comme disent les jeunes ! C'est pas parce qu'on a passé les 80 balais qu'on n'est plus dans le coup, non mais sans blague !

Cela doit bien remonter à quinze ans, nos dernières chouettes virées. Il est plus que temps de se carapater vers des contrées joyeuses et accueillantes. On l'a bien mérité.

Après des années de bouffe préparée par la cantine municipale, il est urgent de goûter aux grands crus et aux petits plats de chefs étoilés. Ras la casquette de la piquette, des carottes Vichy et des yaourts nature. Direction les vins du Bordelais et les auberges renommées.

J'ai vidé mon livret A. Tant pis pour l'héritage. Faut ce qu'il faut. Le foie gras, ça coûte plus cher que le pâté de campagne. Et puis, on va pas pioncer, dans des Formule 1. Alors, j'ai retenu des chambres dans des hôtels deux étoiles, ce sera plus classe. On a un certain "standinge" quand même !

Le carrosse est devant la maison. Entretenue au petit poil, ma R16. Bichonnée par mézigue et révisée spécialement pour l'occasion par Jojo, mon garagiste. Je plaisante pas avec ça. Je m'en sers pour le supermarché et les parties de cartes au club des anciens. Les grandes distances, je connais plus trop, alors je fais pas le mariolle, deux précautions valent mieux qu'une.

Robert a rangé sa valise dans le coffre, j'y dépose aussi la mienne.

Outre cinq à six chaussettes, deux ou trois chemises, comme le chantait Gilbert Bécaud, j'y ai mis tous les médocs possibles contre les indigestions, insolations, attaques de microbes, etc... Sans oublier tout le toutim habituel, pour le coeur, le foie, le cholestérol, le diabète. Avec tout ça, je suis paré. Ceinture et bretelles, faut pas plaisanter avec la santé !

On peut dire que nous partons bon pied, bon oeil. Et c'est pas de la rigolade cette expression, parce qu'avec nos hanches en céramique, mes genoux polymérisés, nos opérations de la cataracte, nous sommes vraiment des hommes neufs. Mon petit-fils me surnomme Robocop, ce n'est pas pour rien.

On monte dans la voiture, on s'attache, un petit clic vaut mieux qu'un grand choc. Avant de tourner la clef de contact, j'imagine la ville de Saint-Emilion perchée au-dessus des vignes, je vois les étals de boîtes de confits de canard, au marché de Villefranche de Périgord. Je salive à ces pensées réjouissantes et je lance à Robert :

" Allez mauvaise troupe, c'est parti mon kiki"

J'enclenche la première : notre fugue commence...

L'ambiance est bonne. J'ai mis une cassette de Johnny et je chante à pleins poumons "Que je t'aime, que je t'aime..."

Mon pote tient la carte de France posée sur les genoux et la consulte régulièrement. ça sert pas à grand chose : je sais lire les pancartes. Seulement, il veut se rendre utile, car il ne peut me relayer au volant rapport à son arthrose qui l'empêche de passer les vitesses. Alors, il prend son rôle de copilote très au sérieux.

Soudain, il se tape sur le front d'un air catastrophé et s'écrie :

" Bon sang de bois, j'ai oublié ma casquette chez toi !"

Nous v'là donc de retour à la maison et, manque de bol, pas prêts de repartir.

Faut dire que j'aurais jamais dû l'écouter le Robert, quand il a voulu que je fasse demi-tour, juste avant le péage, pour récupérer sa gapette. Je sentais qu'on allait s'attirer des ennuis en roulant en sens inverse. ça n'a pas traîné, ni une ni deux, on a eu la maréchaussée sur le paletot. Je leur ai expliqué, très poliment, pourquoi j'avais préféré ne pas continuer vers Bordeaux, j'allais quand même pas payer pour rien et la prochaine sortie était beaucoup trop loin. Faut pas se plaindre, ils ont été plutôt aimables les pandores, ils nous ont traités gentiment. J'voulais pas, mais ils ont prévenu mon fils. Alors lui, par contre, il a gueulé ! Il m'a passé un savon pas piqué des vers, ce morveux. Le respect se perd, je vous jure !

Résultats des courses : plus de bagnole, les vacances foutues et une grosse amende à payer. Heureusement, j'avais prévu une assurance annulation.

Tout était sous contrôle !

© 2014
Créer un site avec WebSelf