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Hier, toujours, plus jamais !

Le sanglier a surgi dans les phares, la voiture a dérapé sur le verglas pour s’encastrer dans un platane. Sylvain est le « traumatisme crânien sévère » de la chambre 29, indifférent aux soins dont il est l’objet.    

Aujourd’hui pourtant, trouant le rugissement métallique qui ne cesse de bourdonner dans sa tête, des odeurs chimiques l’incommodent et des sons vaguement familiers lui parviennent. On prononce à son chevet les mots d’accident, d’hôpital, de choc, de courage et de patience. Il les entend sans en comprendre le sens. Mais quand une main se pose sur son bras, ses tremblements s’apaisent un peu, et la voix douce qui trouve un passage dans le labyrinthe de ses sensations estompe le fracas des tôles. Pour un court répit.  

Des semaines, peut-être des mois plus tard, il est assis dans son lit, perdu, ne comprenant pas ce qu’il est censé faire. On lui présente des croquis sur des cartes, il doit prononcer des mots, chien, oiseau, poisson. Il essaie : « chemin, roseau, prison ». Les sons qui sortent de sa bouche n’ont pas de sens pour lui.

Il s’applique à un autre exercice. Ses yeux et sa main hésitent. Il répond, au hasard, que le poisson vit dans une niche, qu’il a des plumes, il veut faire plaisir à la dame qui est si gentille, il lui désigne le dessin du chien et le bec qui picore un ver de terre.  

— Mais c’est très bien, lui dit-elle avec un sourire encourageant. Vous faîtes beaucoup de progrès, ce sera encore mieux demain !

Il se met à sangloter, sans raison palpable. Pourquoi ? Un souvenir l’a troublé, si fugace qu’il s’est déjà évaporé, mais une malfaisante noirceur s’est insinuée dans sa chair, ravagée par une tristesse qui vient du plus profond de lui. Ce n’est qu’à force de gestes et de mots apaisants qu’il se calme peu à peu, bercé par des sons dont il ne capte pas le sens, seulement la musicalité.

Tout oublier, recommencer le lendemain, chien, oiseau, poisson….oublier encore. Un autre jour, sur une échelle de temps où il n’a aucun repère, il manipule des dessins avec davantage d’assurance : les écailles du poisson, la neige à la montagne, le sable et la mer, la ville ou la campagne. Il reconnaît la plupart des couleurs, qu’il désigne à haute voix. Il compte le nombre de vélos, huit, un, trois. Il recommence, quatre, sept, un. Il recommence, un deux, trois…. Il rit avec la dame qui range deux livres dans son cartable, « J’apprends à compter » et « J’apprends à lire ». Il sait maintenant distinguer le jour de la nuit, le matin du soir, il connaît même son propre prénom.

Mais comprendre la durée, aujourd’hui, demain, hier, bientôt, jamais, toujours ? Parfois il croit saisir les nuances, le plus souvent il ne vit que l’instant présent.  

Aujourd’hui ? Oui, aujourd’hui, il a des visites. On vient l’embrasser, lui parler, lui apporter des photos sur lesquelles il se concentre en vain. Il fait des efforts pour sourire et bien répondre. Ne pas décevoir ces  gens qui semblent l’aimer. Aujourd’hui ? Oui, il comprend ce qu’aujourd’hui signifie!

Demain ? Demain ou bientôt, il pourra manger tout seul, sans qu’on l’aide, et sans renverser l’assiette sur les draps. Demain tout ira beaucoup mieux puisqu’il s’applique à travailler !

Hier ? Lorsqu’il essaie de se concentrer sur le sens de ce mot, un écœurement le saisit. C’est trop brouillé dans sa tête. Il est au bord du vomissement et des larmes. Il ne peut pas penser « Hier ».

Toujours ? Toujours entre le lit et le fauteuil, toujours, toujours...ça doit être long, toujours !

Jamais ? Ne plus jamais bouger le bras gauche, ne plus jamais marcher…. Au mot « Jamais », il associe des grilles épaisses, des gouffres sans fond, et des murs si hauts qu’ils touchent un ciel sans soleil, noir, noir, noir.

Dans sa chambre, on l’entoure pour ses trente ans. Il reconnaît les personnages qui lui sont devenus familiers au fil des visites. Il connaît leurs prénoms et leurs rôles- son frère Pascal, sa mère Louise, des amis, Axelle, Julien. Il ne se souvient pas de les avoir connus dans sa vie d’avant, mais il reconstitue son passé, comme dans un puzzle dont ils lui apportent patiemment des fragments. Peu à peu, il se fabrique des souvenirs venus de la mémoire des autres.

Alors que quelqu’un entonne un « Joyeux anniversaire » et que les bougies du gâteau scintillent, un sanglier fait irruption devant lui. Il freine de toutes ses forces, trop tard, la voiture dérape et se plie en accordéon contre un arbre.

Il entend sa femme gémir à côté de lui, puis c’est le silence. Hier. Toujours. Plus jamais.    

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