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 Indésirable

 

 

Les gens passent à côté de moi et ne me remarquent pas. Ils sont pressés, ils feignent de ne pas me voir, en réalité ils se forcent à ne pas me regarder. Quand nos regards se croisent, ils sont gênés, ils raclent leurs poches pour un peu de monnaie, mais c’est bien parce qu’ils se sentent obligés. Les gens passent à côté de moi et ne me remarquent pas. Pourtant, j’ai été quelqu’un, vous savez. Moi aussi, j’étais pressé. Moi aussi, j’avais une femme qui m’attendait, des enfants à retrouver. J’ai tout gâché. Je n’ai pas fait exprès, c’est arrivé plus vite que prévu. Je voulais fumer la vie, c’est elle qui m’a eu. J’ai commencé par voler, ce n’était pas grand-chose, des petits méfaits qui m’ouvraient la porte de la cour des grands. Je les voyais jouer avec leurs gros sacs de drogues et leurs belles voitures, mais moi je ne faisais que regarder, je me tenais sur le pas de la porte, mais je ne serai pas entré. Je me croyais malin, comme ça. Je ressentais l’adrénaline des méchants sans me mouiller. Mais on n’a pas besoin de plonger pour couler. Et boum, comme ça, un matin, je me réveille, ma femme est partie, mes enfants ne me parlent plus, ils me détestent, je n’ai plus de boulot et je ne reconnais pas la loque que je croise dans le miroir. Puis, l’instant d’après, c’est réglé, même le miroir s’en va. Je dors sur un carton, j’ai tout le temps froid. Je relativise, je souris aux gens, je fais travailler mon imagination et j’essaye de deviner vers quoi ils courent si vite. Je me demande parfois si je suis encore un être humain, puisque je n’ai plus ni passé, ni présent, ni futur. J’évolue dans un monde en dehors du temps, où tout se résume à manger, boire, dormir et se laver. Ah, se laver ! C’est la grande histoire. On penserait, être privé de nourriture, c’est le pire, c’est faux. Le pire c’est de devenir sale, de coller à la rue. Je crois que je vais crever là et ce n’est pas grave. Ma vie n’aura servi à rien, de toute façon. Je ne regrette pas mes choix. Maintenant que j’y repense, je ne suis même pas sûr d’avoir vraiment eu le temps de choisir. C’est presque instantané, vous savez, à l’échelle d’une vie. Vous êtes là, tranquille, à tirer sur un joint avec les copains et la minute d’après vous êtes amoureux fou de la cocaïne. Rien que d’y penser, mon cœur s’emballe. Ah, comme je l’ai aimé, cette chienne ! Faut dire qu’elle me l’a bien rendu. Oui, ça vaut la peine. Avec elle à mes côtés, j’étais un héros, j’étais enfin quelqu’un. Non, ça n’a rien à voir avec l’amour que peut vous apporter votre famille, c’est au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. Vous ne pouvez pas comprendre. Ma femme a compris, elle. C’est pour ça qu’elle est partie. Elle a abdiqué devant ma passion. Ce n’est pas si terrible, la rue. Comme je vous disais, le pire c’est de ne pas pouvoir se laver. Mais en même temps c’est un bon déguisement de puer, ça évite de se faire emmerder. Ce qui est terrible, vraiment, c’est le regard des gens. Si vous saviez, des fois je pourrais pleurer. Je détourne les yeux et je fais semblant de rien, mais c’est là, dans ma gorge. Ça fait mal. J’étais comme vous avant, comme vous ! Et y a rien qui vous empêchera de finir à ma place, quand je partirai. C’est ça qui vous fait peur, hein ? C’est ça qui vous fait baisser les yeux ! Si vous saviez comme ça fait mal. Je n’ai pas eu de chance, voilà tout. Je n’en veux pas à Dieu, le pauvre, il fait son boulot. J’imagine qu’il était débordé le jour où je l’ai appelé. Je suis fatigué, si vous saviez, tellement fatigué. C’est ça de trop vivre, trop vite. On s’use, on s’épuise. Je ne vous demande rien, je n’attends plus rien. Si je m’écoutais, je pourrais mourir, là, maintenant, mais j’ai cette putain de force qui me retient. C’est la même qui me poussait en avant quand j’ai fait toutes ces conneries. Cette putain de rage de vivre qui me jetait dans les bagarres en rigolant. C’est égoïste, c’est vrai. Je ne pense qu’à moi, je n’ai toujours pensé qu’à moi. Mes enfants se débrouillent bien mieux sans moi. Je peux te dire que je regrette, que je n’aurais pas dû, mais qu’est ce qu’on peut faire contre sa nature, hein ? Si j’avais su, j’aurais peut-être agi autrement. Et peut-être pas. Qui sait ? C’est comme ça que je garde le moral quand les gens évitent de me regarder, en me disant que s’ils étaient nés sous la même étoile que moi, on serait assis côte à côte là, en train de partager une trente-trois.

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