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John


Laurent Hyafil

 

 

Quand j’arrivais à la gare d’autobus, de Phoenix, Arizona, j’étais à peine réveillé, par une nuit entrecoupée par des arrêts multiples. Il était huit heures du matin, la chaleur était déjà terrifiante, assommante. J’étais sale, je sentais mauvais, je me dégoûtais. J’étais déliquescent Je me sentais terrassé. Je fus soudain pris par l’envie de remonter dans le bus pour New-York, et rentrer penaud en France. Je me voyais chez moi, sous une bonne douche chaude, en train de me laver. Ce voyage n’était qu’une occupation de vacances étudiantes, une façon de me prouver à moi-même que je pouvais faire le tour des Etats-Unis sans argent. Je devais ravaler mon orgueil, et m’arrêter. J’avais surestimé mes forces, c’était une leçon pour l’avenir.

Au moment où j’allais consulter les panneaux pour chercher un bus pour repartir, j’aperçus un couple d’une bonne soixantaine d’années, genre « petits retraités », qui me dévisageait d’un air étrange. Ce couple portait une pancarte où il était marqué : « John ». Je me lançais, sans réfléchir, et leur dis que j’étais John :

- Etes-vous John, celui que nous attendons depuis ce matin ?

- Oui, je savais que vous m’attendiez à l’arrêt du bus avec la pancarte !

Ils m’embrassèrent et me firent signe de les suivre. Perdu dans mon propre parcours personnel, ne rêvant que d’un bon petit-déjeuner et d’une douche, je me décidai à tenter l’aventure. J’étais le John qu’ils attendaient, et qu’ils semblaient ne pas vraiment connaître. Je m’engageais dans une  série de mensonges pour satisfaire leur attente. Ils me firent entrer dans leur berline, qui avait une bonne dizaine d’années d’âge, et dont la climatisation ne marchait que de façon symbolique.

Quand j’arrivais dans leur maison en bois, où l’air conditionné, donnait envie de revivre, ils me montrèrent la salle de bains. Enfin une salle de bains, je n’en avais pas vu depuis 15 jours. Quand je sortis, nous pûmes enfin parler :

-  John, nous sommes vraiment heureux que tu sois enfin arrivé, nous t’attendions depuis longtemps !

Comme j’hésitais dans ma réponse, ils me dirent :

- Appelle-nous Mum et Dad.

Je repris alors, en improvisant :

- Mum et Dad, moi aussi, cela fait longtemps que j’ai planifié cette visite, qui a dû être retardée, pour les raisons que vous connaissez ! Mais maintenant, je suis là, en chair et en os !

Les premiers jours chez eux, je fus totalement absorbé par mes propres perspectives de récupération. J’obéissais sans discuter à toutes leurs volontés. Ils ne me posaient aucune question. Ils me traitaient comme leur fils adoré, me couvraient de cadeaux. Ils m’emmenaient au restaurant. Ils me photographiaient sur toutes les coutures. Cela ne me dérangeait pas. J’étais dans un état tel que je me laissais chouchouter avec plaisir, leur donnant du « Mum » et du « Dad » à profusion pour leur faire plaisir.

Les raisons de ma présence, mon passé, les liens qui m’unissaient à eux, étaient esquivés des deux côtés. J’évitais ainsi la multiplicité des mensonges que j’avais anticipée. Il ne restait, entre nous, que des phrases vides, et de l’affection, beaucoup d’affection de leur part.

Il fallait que je reparte, mais ils faisaient tout pour me garder. Ils élaboraient pour moi des programmes sur plusieurs jours, que je me devais d’accepter. Ils s’absentaient souvent, me laissant seul, et fermant la porte à clé de l’extérieur, sous prétexte de sécurité. Dès qu’ils se levaient, ils buvaient des cocktails et m’incitaient à boire avec eux. L’alcool me plongeait dans un état de bien-être qui m’incitait à rester. A aucun moment je ne me sentais en position de leur annoncer mon départ. J’étais, en quelque sorte, prisonnier de leur affection et de mon mensonge de départ. Ayant accrédité l’idée que je venais chez eux, sans limite, je ne savais plus comment m’en aller.

Le cinquième jour, je me sentis enfin capable de les affronter. Je vis d’abord Mum pour lui  annoncer mon départ.

- Mum, expliquez-moi cette histoire de John, je n’y comprends rien !

- C‘est simple, John, Dad et moi, sommes à la retraite depuis un an, et nous nous ennuyons. Nous n’avons pas eu d’enfant. Nous voulions voir ce que cela aurait donné si nous avions eu un fils de vingt ans. Alors, nous attendons tous les matins avec notre panneau à la gare des bus.

 

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