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 Cinquième prix

Charlotte Luneau


Kalonga

 

 

Sur la place du marché de Kalonga, le silence s’est imposé à tous. Une odeur mêlée de poisson, de fruits trop mûrs et de poussière envahit l’air, les femmes, la chevelure enturbannée et le visage ruisselant, effleurent leurs amulettes, tandis que les hommes, le visage grave, scrutent l’horizon. Une même angoisse serre le ventre de chaque habitant du village.

Trois-cents lunes sont passées depuis l’enlèvement de la petite Zaïne. C’était un jour comme celui-ci, la fillette gazouillait tandis que sa mère lavait le sol. La jeune femme s’est retournée pour vider sa bassine dans la cour, et lorsqu’elle s’est redressée la petite avait disparu. Les habitants l’ont cherchée partout, en vain. Zaïne n’est pas le premier enfant de Kalonga à avoir disparu : trois-cents lunes plus tôt, un petit garçon s’était fait enlever dans des circonstances similaires. Alors, les femmes se sont mises à chuchoter que Medjumbe avait emporté leurs petits, que Medjumbe, l’esprit malin qui n’apparaît qu’une fois toutes les trois-cents lunes, était le responsable ; et en ce jour qui marque trois-cents lunes depuis la disparition de Zaïne, pas un enfant ne traîne dans le village.

Les portes ont été barricadées. Les hommes ont cloué pendant la nuit des planches sur les volets. Les mères ont marqué les joues de leurs enfants avec le sang des poules égorgées. Les sœurs aînées les gardent dans l’obscurité, et dans chaque cuisine de Kalonga, les enfants se serrent les uns contre les autres. Leurs parents font le guet sur la place. Ce qu’ils ignorent, c’est qu’un enfant est là, parmi eux, tenant ses genoux serrés sous une vieille table en bois. Mabili s’est caché derrière une nappe. La mère du garçonnet est morte deux lunes plus tôt, et dans l’agitation du matin, personne n’a vérifié où il était.

            La place voit soudain apparaître deux silhouettes qui accourent vers elle. L’une d’elles pointe du doigt l’horizon : « Il…il…il arrive !… »

Au loin un point, puis une silhouette se distingue, elle ressemble à celle d’un homme, un homme qui s’achemine vers Kalonga, il se rapproche peu à peu, et si c’était un habitant d’un village voisin, hein, et si, c’est sans doute le prête qui vient les rassurer, ça se pourrait bien, mais non, la silhouette n’a pas l’air de boiter, regardez, elle ne tient pas de canne, elle avance d’un pas sûr, regardez, une nuée de poussière vole autour d’elle, les arbres dansent sur son passage, pourtant il n’y a pas d’air aujourd’hui, non, pas un souffle d’air, et pourtant, regardez, il arrive, il est à l’entrée du village, il est là, il est à Kalonga.

Les paupières se font lourdes, les pensées se voilent. Les habitants sentent leurs corps se balancer, leurs voix scander. Les yeux mi-clos ils discernent l’homme, mais est-ce vraiment un homme on n’en sait rien, il traverse les étals, les femmes se pâment car il est beau, oui il est beau avec son long corps fin, et ses oreilles de chacal, sont-elles réelles ou celles d’un apparat, on ne voit pas bien mais peu importe. Elles se sentent bien, leurs corps se font plus langoureux, elles se disent qu’elles partiraient bien avec cet homme, oui, s’il le souhaitait, elles quitteraient tout pour le suivre sans hésiter.

L’homme s’approche de Coumba. Entre toutes il a choisi Coumba la farouche, Coumba qui tient sa mâchoire serrée même en cet instant.

« Je veux ta fille.
Elle secoue la tête.
─ Sale chien… Tu peux crever…
─ Accompagne-moi jusqu’à elle.
La jeune femme lutte mais son corps se tourne vers la maison :
─ Hyène …Si tu touches à ma fille… »
Coumba se sent minuscule face à la créature, elle a l’impression de  n’être elle-même qu’un tout petit enfant. Elle sent ses forces s’échapper de son corps :
« Pas ma fille…Ma petite princesse, ma gazelle…Emporte moi à sa place.
─ Va. »
Vaincue, la jeune femme fait un pas, puis l’autre. La créature pose sa main sur son épaule et elle gémit. Coumba sait qu’il n’y a pas d’issue. Elle va donner sa fille, elle le sent, elle se tord de douleur mais elle continue à avancer. Ses pieds buttent contre le perron. Elle n’a plus qu’à attraper la clé au fond de sa poche ; elle sent ses doigts extirper le bout froid en fer forgé. Tout à coup, elle entend derrière elle :

« Attendez.
Le petit Mabili a attrapé sa robe.
─ Je pars avec toi, dit-il à la créature.
─ Mabili, non…. » balbutie Coumba.

Mais soudain le vent souffle, les fruits roulent sur le sol, les jupes se plaquent contre les jambes. Les rafales enflent, encore et encore. Puis plus rien. A nouveau le calme. Les habitants émergent de leur torpeur, courent libérer leurs enfants. Ils sont tous là sauf un. Mabili a disparu.

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