CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

                                             L’enfant et les autres

 

    Treize heures. La sirène de l’école retentit. La cour subit un déferlement tumultueux d’enfants.  Une dizaine se met en queue devant la cantine.

De l’autre côté de l’enceinte, parvient la rumeur du marché hebdomadaire. Ancien cimetière, transformé par les élus en lieu de commerce. Jamal, garçon chétif dont la culotte laisse apparaître deux jambes d’échassier, met son casse-croûte dans son cartable et franchit aisément le mur de la clôture. Il pense à son ami nommé le fou du village.

- Chaque lundi  est un calvaire pour lui. Et personne ne s’en soucie.

     Sur l’ancien charnier humain, marchands et clients se fondent dans un tourbillon infernal. On hurle, on se bouscule, on se piétine… L’enfant regarde un instant le spectacle bouillonnant et s’y plonge, malgré lui. Son ami le fou l’attend à l’encoignure que forment l’enceinte de l’école et celle de la municipalité. Un énorme essaim d’insectes emplit l’air du renfoncement d’un bourdonnement effrayant. Jamal n’a pas peur. Chaque fois qu’il arrive, la nuée se déchire pour lui céder le passage.

La loque humaine est là. Elle dort d’un sommeil profond malgré la chaleur caniculaire. Ni frelon ni abeille ne s’en prennent à elle. Jamal s’accroupit et la secoue.

-Tu dors comme un bébé et ils te traitent de dangereux.

      La petite main tend un morceau de pain emplit d’un peu de pâté thon. Avant de le prendre, l’homme esquisse un sourire. Jamal le regarde manger. Ses bouchées sont si petites que le mouvement de ses mâchoires demeure presque imperceptible. Au dessus d’eux, l’essaim bat toujours de ses ailes comme pour leur procurer un léger souffle d’air. Loin d’eux, la foule est emportée par son implacable acharnement. 

- Eux, ils ne mangent pas… Ils dévorent.

      Le petit écolier s’apprête à s’en aller quand une main pesante s’abat sur sa frêle épaule. Il tressaille à la vue d’un marchand, ami de son père. Il se libère de l’étreinte et jette son corps gringalet dans l’impétueux tournoiement humain. Il sait ce qu’il attend à la maison. Le marchand dira tout au père qui lui avait interdit de revoir  le fou. 

Il arrive à sortir du marché fourmillant et  s’assoit, dos contre le mur de l’abattoir. 

-On va me punir parce que j’ai pitié d’un homme malade.

      Il est dix-sept heures quand il pousse la porte de la maison. Dans le patio, son père  égrène son chapelet de la main gauche et tient une ceinture de cuir dans la droite. Le premier coup atteint le cartable. Jamal se précipite dans la rue. Il voit la grosse  hadja Zineb qui, faute d’enfant à elle, l’envoyait souvent faire des commissions. Le regard suppliant, il s’élance vers elle. Les énormes bras dénudés du mastodonte humain se saisissent du petit corps en détresse et le poussent vers son tortionnaire. Les voisins sont sortis et forment un cercle autour de l’enfant et du père. Jamal se voit comme ce coq élu pour le plat du dîner et qu’hôtes et invités s’évertuent à attraper. Aussi se livre-t-il au supplice sans résistance. Son père le tire par les cheveux, le ligote et l’enferme dans les toilettes. Et comme s’il manquait une dernière retouche pour donner plus de cruauté à l’inhumain comportement, sa mère, un couteau à la main, une pomme de terre dans l’autre, lui assène un coup de pied violent dans le dos.

- …Et pourtant, le maître nous dit toujours de venir en aide aux pauvres et aux malades.

      Le lendemain, Jamal est le dernier à quitter la cantine. Derrière l’enceinte, c’est le silence total. L’arène est vide maintenant. Il se hisse péniblement sur le mur et cherche du regard son ami le fou. Celui-ci n’est plus à sa place habituelle. Même l’essaim a déserté les lieux. Seuls les déchets des légumes  et des fruits décomposés sous le soleil de plomb jonchent le sol et empestent les environs. 

Les yeux larmoyants, il marche jusqu’au coin de l’abattoir. Devant lui, à l’ombre, un chien sénile parait respirer faiblement. C’est l’un des chiens du veilleur de nuit. Jamal le reconnaît. De l’énorme masse, il ne reste qu’un amas d’os sous une peau presque sans poils. L’enfant a l’impression que la bête semble lui demander de l’aide. Les bouchers qu’il a servis si longtemps l’ont cédée à une mort lente. Jamal sort le morceau de pain emplit d’un petit peu de pâté de thon de son cartable. Il s’apprête à le poser devant la gueule du cabot mourrant, lorsqu’une lourde main pesante s’abat sur sa frêle épaule. C’est le veilleur de nuit. Il lui arrache le menu sandwich et le menace d’avertir son père.

- Mais monsieur, j’allais vous le donner.  

© 2014
Créer un site avec WebSelf