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L’ENVOL

 

 — Vraiment ? Tu ne remarques rien d’anormal ?

  La stupéfaction venait de déformer les traits habituellement harmonieux d’Arielle, lorsqu’elle adressa à sa mère sa complainte effrayée.

  — Non ? lui répondit cette dernière consternée. 

  Le cœur de la jeune femme se mit à battre plus fort. Ses sourcils froncés rendirent perceptibles les plissures de son front.

— SOPHIA ! hurla t-elle à l’adresse de sa cousine.

  Celle-ci dévala les escaliers de leur maison de vacances d’un pas si précipité qu’elle en perdit presque sa serviette de bain. Sa longue chevelure brune s’égouttait au sol. 

  — QUOI ?! Tu m’as fait peur !

  Sophia relâcha son souffle.

  — Tu ne remarques rien d’étrange chez moi ?

  Sa cousine leva les yeux au ciel.

  — Tu m’as vraiment fait venir pour ça ?

  — Non, sérieux ! insista Arielle.

  Sophia la scruta de haut en bas. Sa réponse se fit laconique, reflétant son agacement.

  — Non.

  L’abasourdissement d’Arielle grandissait, son regard valsant entre les deux femmes.

  — Mes ailes ! lâcha t-elle finalement comme une évidence. J’ai des ailes qui ont poussé pendant la nuit, regardez enfin !

  Elle désigna les masses volumineuses couleur crème qui prenaient racine au cœur de ses omoplates et remontaient majestueusement jusqu’au plafond.

  — Vous n’avez pas remarqué mes difficultés à me déplacer ?!

  Des larmes contenues bordaient ses yeux, ses mains étaient devenues tremblantes. Sophia l’approcha prudemment, un voile d’inquiétude assombrissant ses traits.

  — Tu vas bien ?

  — Non, je ne vais pas bien ! lâcha t-elle.

 — Tu te souviens quand tu étais ado, tout mon laïus sur le fait que la drogue, c’est mal ? lança sa mère avec un sourcil relevé.

  — MAMAN ! Enfin, mais regardez ! Comment pouvez-vous ne pas les voir ?

  — Elle est somnambule ? Elle rêve peut-être ? murmura finalement Sophia à l’adresse de sa tante.

  — Mais non, enfin ! intervint la voix désespérée d’Arielle.

  Elle les toisa longuement, alternativement, son visage décomposé par l’incompréhension et la peur. Le temps d’une seconde, elle se crût prise au piège du mythe de Cassandre, détentrice d’une vérité dont elle ne pouvait convaincre personne.

  Était-elle guettée par la folie ?

  D’un pas vif, en reflet manifeste de son sentiment de panique intérieure, elle se dirigea vers le miroir qui se trouvait dans l’entrée, ses ailes battantes renversant le portemanteau sur son passage. Vestes, chapeaux et parapluies qui y étaient suspendus vinrent s’étaler au sol dans un grand fracas.

  — Doucement jeune fille, on loue ici ! entendit-elle sa mère lui dire au loin. 

  Le bourdonnement dans ses oreilles avait pris le dessus.

 Debout face au miroir, vêtue de sa chemise de nuit jaune pâle, elle scruta en détails la ribambelle de plumes blanches qui prenaient racine dans le haut de son dos et qui, dressées vers le ciel, formaient un déploiement si somptueux qu’elle en resta pantoise.

  Là. 

  Je ne rêve pas. 

  J’ai des ailes.

  Son réveil avait été brutal. La gêne occasionnée par leur présence l’avait immédiatement tirée de son sommeil déjà troublé. L’angoisse guidant ses pas, elle était partie en quête de secours ; le résultat n’avait pas été celui escompté.

  — Vous ne voyez vraiment rien ? demanda t-elle à nouveau, obnubilée par son propre reflet.

  — Non, lui répondit Sophia d’une voix détachée, tout en remontant les marches en bois de la demeure. Tu devrais sérieusement songer à aller te recoucher, t’as dû prendre un truc pas net à ta soirée.

  — Tu devrais peut-être l’écouter, appuya la voix lointaine de sa mère, qui s’était tournée vers l’évier. 

  Le tintement des verres et l’entrechoquement des couverts résonnèrent dans la pièce, troublant l’atmosphère sereine des lieux.

  — Les autres sont partis en randonnée pour la matinée, repose-toi avant qu’ils ne reviennent. On a prévu un pique-nique ce midi.

  Contemplative, Arielle ne l’écoutait que d’une oreille. Elle ne se sentait déjà plus appartenir à ce monde.

  — Qu’est-ce que t’as bien pu faire hier soir pour te réveiller dans cet état ? continua distraitement sa mère, affairée à sa tâche.

  Explorant la douceur des plumes de ses deux mains, la jeune femme laissait courir ses doigts le long de ces corps étrangers qui étaient pourtant ancrés dans sa peau comme s’ils avaient toujours été là. Leur présence n’était pas qu’observable ; elle les ressentait. Ces ailes étaient devenues une partie d’elle.

  Hier soir ? Qu’avait-elle fait la veille au soir ?

  Puis elle réalisa ; son regard s’empreint d’une lueur nouvelle. Sa voix ne se fit plus qu’un murmure.

  — J’ai vu une étoile filante.

  J’ai fait un vœu…

 J’ai demandé un échappatoire.

 

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