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L’hôtel du Grand Voyage


L’hôtel du Grand Voyage était une large bâtisse surplombant la mer. On y accédait par une route à bande unique qui serpentait la colline, dédiée à l’usage exclusif du service de transport du complexe. L’autocar effectuait ainsi la navette chaque soir, acheminant les voyageurs au sommet de la côte, où les attendait un juste repos car beaucoup d’entre eux venaient de loin. Monsieur Charonikhális, le conducteur, était lui-même un immigré d’Europe de l’Ouest : à l’instar de la clientèle nombreuse de l’institution, le personnel était très cosmopolite. Le portier, Monsieur Anubisadate, était quant à lui d’origine égyptienne. Il se montrait toujours d’une grande amabilité avec les touristes accommodants, ceux qui, dans la plupart des cas, étaient en ordre dans leur réservation, voyageaient léger et témoignaient respect à l’équipe de l’accueil. Ceux-là se voyaient d’ailleurs attribuer les suites les plus agréables et les mieux situées de l’hôtel, tandis que vacanciers tapageurs, mécontents, irritables, ceux qui se plaignaient du voyage ou étalaient leur insatisfaction, recevaient un accueil minimaliste et les chambres les moins plaisantes, où régnait parfois une chaleur de brasier. C’étaient ces mêmes individus qui, dans la quasi-totalité des cas, voyageaient chargés d’une multitude de bagages pesants, qu’ils devaient porter à la force de leur dos jusqu’à la haute porte d’entrée, pestant contre les trois dobermans de l’hôtel qui dormaient allongés sur le perron. Constamment sollicité, le réceptionniste, monsieur Pierre, remettait d’une main les clés des chambres aux nouveaux arrivants, tandis qu’il gérait de l’autre les coups de téléphone intempestifs des réservations last-minute. L’hôtel ne désemplissait jamais : c’y était la haute saison été comme hiver, et, en dépit de la surabondance des clients ou des traitements préférentiels, les vacanciers en séjour n’avaient jamais à se plaindre du service, à moins d’avoir été expressément « fichés » par le registre informatique de la réception. Il arrivait quelquefois que l’on voie se présenter à l’hôtel l’un ou l’autre « VIP » (comme indiquait le badge remis par l’accompagnateur personnel qui lui avait été désigné), accueilli en grande pompe à la sortie de l’autocar. Monsieur Pierre qui, dans sa jeunesse, avait occupé un poste à responsabilité une importante société italienne, avait également conservé un large réseau professionnel. Ce faisant, il arrivait que l’un de ses successeurs demandât justement une réservation, qu’on lui accordait toujours très volontiers. Le dernier en date, Karol, un vieux polonais, était lui-même très apprécié d’un membre de la direction, qui avait dépêché à sa rencontre toute une délégation du personnel. Le nouveau client avait été reçu en priorité, devançant le flot éternel de touristes qui patientaient, bagages à la main, dans le grand vestibule. Il lui avait été fourni une chambre très lumineuse, paradisiaque, avec vue sur le jardin des Dunes et ligne de téléphone privée vers le bureau directorial de l’aile droite. En vérité, on ne voyait jamais les co-directeurs. Le première raison à ceci tenait aux affaires incessantes qu’il leur fallait gérer l’un et l’autre, la seconde à une vieille rancœur qui les liait. Contraints à l’indivision, Messieurs D. et D. étaient, disait-on, en procès depuis une éternité. A défaut du monopole sur l’hôtel, les deux gérants se disputaient la préférence des vacanciers et s’affrontaient par guerres publicitaires sur l’excellence de leur partie respective du complexe. 

Le temps s’écoulait d’une façon spéciale à l’hôtel du Grand Voyage. A peine y posait-on les pieds que l’on s’y sentait chez soi depuis toujours. Chacune des chambres attribuée était à l’image de son occupant qui, quel qu’eût été le jour de son arrivée, eût dit avoir signé le registre la veille. Tout à la fois l’hôtel en lui-même et son personnel dévoué paraissaient conspirer à rendre le séjour le plus conforme et le plus adapté possible à l’identité profonde du client pris en charge ; il n’était d’ailleurs pas permis de circuler dans les couloirs de l’institution sans faire face à l’un des très nombreux miroirs qui en garnissaient les murs, donnant une sensation persistante de mise à nu, du seuil de la conscience jusqu’aux tréfonds de l’âme. Tous les vacanciers, ceux d’une aile, ceux de l’autre, les nombreux touristes en attente dans le vaste lobby de la réception, tous en convenaient : le séjour au complexe était l’achèvement d’une vie, témoignant ainsi de la justesse de son spot commercial le mieux connu ; « l’hôtel du Grand Voyage, vous n’en reviendrez pas ! ».


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