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L’impossible traversée


Laurent Hyafil

 

 

- Tu n’oublieras pas d’appeler Pierre 

- Et pourquoi veux-tu que j’appelle Pierre ? 

- Pour qu’il te précise la route, à l’entrée de Fromentine.

- Mais je lui déjà posé la question hier !

- Je te dis de le rappeler, ses indications me paraissent encore imprécises. Quel est le nom du parking ? A combien de mètres de l’embarcadère ?

A la veille du départ, Françoise était d’une nervosité quasiment maladive. Elle s’inquiétait de tout, tout la mettait hors d’elle. Il fallait à Jean une patience d’ange pour la supporter. La moindre contrariété et elle explosait. La veille elle avait découvert qu’il avait oublié de faire vérifier la pression des pneus de la voiture :

-  J’en ai assez de vivre avec un inconscient, tu me conduis tout simplement sous terre, et tu n’as pas le moindre scrupule, se mit elle à hurler.

Jean restait toujours calme et prenait toujours sur lui.

Il eut beau lui demander pardon, rien n’y fit. Elle était entrée dans un état second, quasi pathologique, un état d’angoisse intense, d’hyper-agressivité continue. Il ne savait pas comment la calmer.

Si elle avait accepté cette invitation  à l’île d’Yeu, c’est qu’elle avait adoré cet endroit perdu à l’extrémité septentrionale de la France. Elle y était allée, il y a plus de vingt ans avec sa sœur Marie, invitées par la famille de Pierre. Elle tenait toujours à manifester son affection pour Pierre.

Jean avait réservé une chambre d’hôtel dans un petit village avant Nantes. Françoise lui posait maintenant mille questions sur cette chambre. Etait-il bien sûr que les toilettes étaient dans la chambre, la chambre était-elle calme, y avait-il un parking gardé pour la voiture ? A chacune de ses réponses, elle fulminait, l’accusant de répondre sans grande conviction. Elle mettait en cause la véracité de ses dires, lui demandait de téléphoner pour obtenir des confirmations. A chacune de ses accusations, il battait en retraite, l’air penaud, presque coupable, et finit par obtempérer à ses injonctions.

Françoise abusait de la gentillesse de Jean. Mais Jean devait l’aimer comme çà, puisqu’il ne disait rien.

Jean était excédé par Françoise, mais il ne le montrait pas. Il savait. Il savait pourquoi elle agissait de la sorte et il lui pardonnait. Et puis il l’aimait. « L’amour suppose une grande part d’abnégation » se disait-il à lui-même alors que Françoise repartait dans une nouvelle crise au sujet des valises. « Je ne le supporterais pas toute l’année, mais nous avons finalement si peu d’occasions de voyager », pensait-il, tout en faisant abstraction des vociférations de Françoise.

Pour Françoise, ce voyage tant désiré perdait tout relief, au fur et à mesure où il approchait. La hantise de la traversée habitait Françoise. Le roulis et le tangage, la perspective du chavirement. Elle détestait les trajets en bateau. Elle détestait les bacs.

Françoise s’était arrêtée au milieu de la préparation des valises, elle se reposait maintenant sur son lit, sans dire un mot. Peut-être que ces états d’excitation la fatiguaient. Jean n’osait pas aller lui parler. Il se souvenait. Il se souvenait de Marie, la sœur de Françoise, il se souvenait de la très grande complicité qui liait les deux sœurs depuis toujours. Elle était partie faire le tour du monde avec Pierre, elle avait à peine vingt-cinq ans. Il se souvenait surtout du moment où l’on avait appris à Françoise que Marie avait péri dans le  naufrage d’un ferry au large de l’Indonésie. Elle s’était jetée dans le premier avion, elle voulait encore la secourir. C’était au début de leur mariage, elle ne s’en était vraiment jamais remise.

Il entra finalement dans la chambre. Françoise pleurait. Jean comprenait. Il avait toujours compris Françoise, c’est sans doute pour cela qu’elle l’aimait. Il lui dit :

- Mais c’est toi qui a voulu aller à l’île d’Yeu, tu savais ce que tu retrouvais !

Cette seule phrase l’avait calmée. Elle se pencha tendrement vers lui, et lui dit :

- Voilà vingt ans que je mens, à vous tous, comme à moi-même. Pour préserver Pierre, je feins d’ignorer que, si Marie a pris le ferry, c’est qu’ils venaient de se séparer à la suite d’une scène violente.

- J’appelle Pierre pour annuler.

Elle tourna légèrement la tête vers lui, comme pour lui dire « je t’aime », et ne lui répondit pas.

 

 

 

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