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Accessit

Sylvie Blondel


La Cerisaie

 

 

  La pièce est étroite. J’y reste comme un insecte dans une anfractuosité, en attendant le grand départ de la mère.

  J’avais installé mon bureau d’étudiante dans ce lieu réservé autrefois aux enfants. Il y avait un train en bois, des voitures miniatures et des peluches dans une armoire. Depuis la fenêtre, je voyais un bout de lac barré par un poteau soutenant le petit cerisier. Le voici énorme maintenant, il bouche la vue, mais donne chaque année des fruits en abondance.

  Il faut quitter ce petit paradis.

  Je reste un moment dans cette chambre pour lui dire adieu. Dans la maison, je voyage dans mes différents âges. Je fais les gestes que je ne referai jamais plus, comme fermer la fenêtre trop basse, elle arrive aux genoux. Cette maison est mal commode en tout : les marches d’escaliers ont provoqué d’innombrables chutes, les radiateurs d’innombrables bosses au front.

  Depuis ma cachette, j’entends la mère annoncer qu’elle a entendu claquer les portières des voitures : les autres sont arrivés, on va prendre l’apéritif sur la terrasse. La pauvre, elle croit que c’est une petite fête pour son anniversaire. Notre mère a plus de quatre-vingts ans. Depuis son mariage, elle a toujours habité dans cette grande maison. Elle a perdu la tête. Elle a toujours été perdue. Elle a joué la femme enfant et n’a rien appris. Sa faiblesse d’aujourd’hui est la suite d’un sentiment d’impuissance grâce auquel elle a su nous manœuvrer pendant toutes ces années.

 

  Mon frère Jean-Charles apporte le vin et les verres. Lui, c’est le chou-chou. La mère s’extasie pour la centième fois sur les dessins qu’il a faits quand il était petit : la guitare, la faucille et le marteau, le tableau dans le tableau qui trône au-dessus de la cheminée. Sa femme nourrit son petit chien avce les noisettes de l’apéritif. Il jappe encore et encore, elle lui saisit le museau pour le faire taire.

  Mon frère Paul présente sa jeune épouse africaine, magnifique avec ses escarpins à hauts talons :  voici Amina. Paul fait vieux à ses côtés, je trouve.

  La mère essaye de comprendre ce qui se trame :

 - C’est vrai ? Vous vendez la propriété au mois d’août ? Pourquoi ne m’a-t-on rien dit ?

 Sa bouche tremblote, elle fait sa moue de gamine qu’on lui a vu faire tant de fois pour contrarier notre père, mort de rage depuis vingt ans.

  Jean-Charles la rabroue :

- Tu ne va pas recommencer, maman. On en a beaucoup discuté. Tu seras très bien dans la maison de repos des Platanes avec des camarades de ton âge, ne t’en fais pas. 

 J’ajoute :

- Les nouveaux propriétaires vont tout remettre à neuf, abattre le cerisier pour avoir la vue sur le lac. 

  Jean-Charles :

- Cela ne nous regarde plus. Nous avons obtenu un bon prix. Il faut tourner la page. Maman, tu ne peux plus vivre seule à ton âge. Nous sommes là pour organiser ton déménagement. As-tu choisi ce que tu veux garder ? 

 La mère inquiète, tourne sur elle-même, les yeux clos, pour se concentrer sur ce qui vient d’être dit.

- Que cherche-tu ? 

- Où l’ai-je mise ?

- Quoi ? 

- La boîte à musique, la boîte dont j’ai hérité de ma mère. 

- On va la retrouver, tu pourras la prendre avec toi. 

- Jamais je n’irai là-bas, aux Platanes. 

- Hier tu étais d’accord. C’est signé, on ne peut pas revenir en arrière.

 

  Pour la première fois de sa vie, elle doit s’avouer vaincue.  

- Mon Dieu qu’il fait chaud. Je vais m’étendre un moment.

 

  Je l’accompagne jusqu’à son fauteuil au salon.

- Je crois que je vais mourir. C’est mon enterrement que vous manigancez.

- Mais non, tu nous enterreras tous ! 

  Je lui apporte la boîte à musique et remonte le mécanisme, elle se calme. J’ai un peu honte de mon hypocrisie, mais la mère ne nous laisse pas le choix. Le chantage lui a réussi pendant de nombreuses années : le monde s’est plié à ses exigences. Aujourd’hui, le monde ne veut plus lui obéir.

  Je tourne les talons et rejoins les autres sur la terrasse. Le soleil printanier, avec son air joyeux, est souvent meurtrier. On est obligé de se mettre à l’ombre du parasol. Mes belles-sœurs vont cueillir des cerises pour faire des tartes et de la confiture.

  Paul étale sur la table les derniers papiers préparés par le notaire, et qu’il faut signer. La tête me tourne, j’ai hâte que tout soit terminé. Mes frères aussi. Nous serons enfin délestés du poids du passé. Pour fêter cette nouvelle étape, nous buvons du vin blanc. Voilà une bonne chose de faite !

  Nous n’avons plus grand chose à dire.

  Chacun est tout à coup conscient du silence qui vient du salon : on n’entend plus la musique.

  Avant même d’aller voir si tout va bien, chacun sait qu’aujourd’hui maman est morte.

 

 

 

                                               

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