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La chevelure de Clarisse

 

Paul Vacher prend la boîte de chocolats que sa fille vient de lui apporter.  Comme chaque année depuis 8 ans, à Noël, il a droit à un assortiment de pralinés. Elle a choisi le plus grand format du magasin, il en aura pour un moment. Rien de nouveau cette année encore.

De toute façon, jamais de nouveau dans sa vie.  Surtout depuis qu’il est à la retraite. Son pavillon devenu trop grand depuis longtemps : ses trois enfants partis, sa femme morte, lui tout seul.

Il collectionne les reproductions de peintures célèbres qui ornent le couvercle des boîtes :  il les découpe, les encadre, les accroche aux murs. En souvenir : il était gardien de musée.

Cette année, la Leçon de danse, de Degas.

« Tu ne l’avais pas, celle-là, au moins ? »

Comme si elle ne le savait pas !

 « Non. »

Un silence. Le père et la fille n’ont rien à se dire. Pas plus aujourd’hui qu’hier ou que l’année dernière. De toute façon, Paul Vacher est taiseux. Cela vient des heures passées assis tout seul sur une chaise, au musée.

Pourtant, aujourd’hui, il a envie de parler.

« Il y a eu une rétrospective au musée : Le nu chez Degas. Elle a duré 3 mois. Et le premier jour, arrive une jeune fille qui conduit une femme assise sur un fauteuil roulant. Très vieille, cette femme. Toute ratatinée, et ridée, tu ne peux pas imaginer à quel point ! La jeune fille se dirige sans hésiter vers une toile : une femme nue, de dos, assise sur le rebord d’une baignoire, en train de se sécher la tête avec une serviette ; un corps jeune, une chevelure rousse, longue, épaisse, de toute beauté ! Elle installe la vieille devant cette toile, lui parle à l’oreille, l’embrasse et quitte la salle. Eh bien tu me croiras si tu veux, mais la vieille est restée là 2 heures, à contempler ce portrait ! A un moment donné, j’ai cru qu’elle dormait, mais non ! Elle regardait toujours et parlait à voix basse. Je me suis rapproché pour lui demander si elle n’avait besoin de rien : elle a agité une main, pour me faire signe que non. Ah ! elle m’a intrigué, cette femme, tu peux me croire !  Parce qu’elle est venue tous les samedis et tous les dimanches, de 14 à 16 heures, pendant 3 mois ! A regarder cette jeune femme sortant du bain. Et c’est vraiment par hasard que j’ai su pourquoi. » 

 

 Dans le bus, une fin d’après-midi, il voit monter la jeune fille, qui s’assied à côté de lui. « Bonjour, mademoiselle, vous ne me reconnaissez pas ?

- N … on.

- Je suis surveillant au musée d’Orsay.

- Ah ? Excusez-moi mais…

- … avec l’uniforme, personne ne nous remarque… Vous ameniez une dame dans un fauteuil. 

- Mon arrière-grand-mère. Elle est morte il y a 15 jours.

- Oh ! je suis désolé ! … Je … je peux vous demander quelque chose ?

- Oui.

- Pourquoi est-elle restée aussi souvent devant ce tableau de Degas ?

- Parce que cette « femme nue s’essuyant la nuque après le bain », c’est elle !

- Votre … ?

- Oui. Elle s’appelait Clarisse, comme moi. Elle avait quinze ans, à l’époque C’était une jeune fille de bonne famille, ses parents étaient professeurs à l’opéra, sa mère enseignait le chant et son père la danse, comme celui qu’on voit sur les toiles de Degas. Quelquefois, Clarisse venait les attendre. C’est là que Degas l’a rencontrée. Elle avait des cheveux magnifiques, c’est sans doute cela qui l’a attiré.

- Vous avez les mêmes, mademoiselle. Ils sont très beaux, mais, si je puis me permettre, ce serait mieux si vous ne les attachiez pas.

- Pour ressembler au modèle ? 

- Un peu. Et les parents de Clarisse se sont facilement laissés convaincre ?

- Oui, mais sa mère a posé une condition : elle assisterait à toutes les séances de pose, et Clarisse resterait habillée jusqu’au dernier moment. Elle riait tellement quand elle me le racontait ! Mais avant de mourir … elle s’est mise à pleurer : « J’ai eu un si beau corps, ma chérie ! De si beaux cheveux ! Personne ne devrait devenir aussi vieux et aussi abîmé.  Personne ! » Je l’aimais tant ! …

- Quand elle regardait le tableau, on aurait dit qu’elle parlait à quelqu’un…

- Elle récitait un poème de Baudelaire, qu’elle adorait : A une mendiante rousse. Excusez-moi : c’est là que je descends. Au revoir, monsieur.

- Au revoir, mademoiselle. Venez me voir, de temps en temps, au musée. »

 

« Elle venue ?

-  Non, bien sûr, mais j’ai acheté Les Fleurs du Mal.

Et sa fille, éberluée, l’entend réciter :

 Va donc ! sans autre ornement,

Parfum, perles, diamant,

Que ta maigre nudité,

Ô ma beauté ! 

Ce que Paul Vacher ne dit pas à sa fille, c’est qu’au moment où il a regardé par la fenêtre du bus, la jeune fille s’est retournée, lui a fait un petit signe de la main et a défait le lien qui retenait ses longs cheveux : dans le soleil couchant, ils ont brillé comme de l’or.

 

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