CONCOURS DE NOUVELLES 
Concours de nouvelles
Page d'accueilPlan du siteAjouter aux FavorisImprimerEnvoyer à un ami
 

Plus haut que les nuages

A cinq ans, j’avais compris qu’ils me mentaient.

A sept ans, je savais que je partirai.

A huit ans, j’ai voulu sauter par la fenêtre.

A neuf ans, je l’ai rencontré. 

On l’a déposé en fin d’après-midi comme on aurait déposé un paquet sans adresse. La voiture s’est garée. Claquement de portière. Bruits de pas dans l’escalier en pierre. Air ahuri et mains rougies.

Une arrivée comme une autre. Un gamin de plus. 

Pour eux, les Thénardier (c’est comme ça qu’on les appelait dans le village) ça ferait une bouche de plus à nourrir mais ça ferait aussi un peu plus d’argent dans le portefeuille.

Il ne devait pas gagner lourd le Gaston à la Fabrique de papier à cigarettes. Il travaillait beaucoup. C’est à peine si on le voyait. 

La Suzanne, elle, elle était toujours là. Elle nous tenait, nous les orphelins, d’une main de maitre, comme elle aimait le dire. On était sept. Parfois plus. Jamais moins. Le portefeuille, toujours.

Moi j’avais connu que cette famille d’accueil. Il parait que l’institut m’a apporté à deux ans. La vie d’avant j’ai oublié. On m’a raconté des choses. Mais ça m’intéresse pas leurs fadaises. Je parle pas de toute façon. Un peu le soir dans le grenier. C’est là qu’on dort. Une grande pièce avec les lits alignés. J’aime bien le grenier. On peut voir au loin. La vallée. Là où j’irai après. 

Le jour où il est arrivé, il avait plu. Une grande flaque d’eau brillait devant l’enclos de la vache. Elle nous donne le lait. J’ai jamais compris comment, si maigre, elle arrivait à remplir nos bols tous les matins. Je l’aime bien, pas que pour le lait. L’hiver elle est chaude quand je me couche contre elle. La Suzanne aime pas que je rentre crotté. Tu sens la vache elle dit. Et alors. Ça sent bon la vache. C’est chaud et ça crie pas. Ça tape pas. Elle tape souvent la Suzanne. Pour rien. Pour se tenir chaud. Moi j’ai la vache pour la chaleur. La Suzanne, elle a les coups. 

Je reçois moins de gifles depuis quelques mois. Je crois qu’elle a un peu peur. J’ai grandi. Elle me dit souvent qu’elle va me renvoyer à l’institut. Qu’elle en a marre de moi et de mon air de faux-jeton. Mais je sais qu’elle le fera pas. Rapport au portefeuille. 

Quand il est entré dans la cuisine, je venais de terminer la vaisselle avec Julie. C’était notre semaine de vaisselle. J’aime bien la semaine avec Julie. Elle est comme moi, elle dit jamais rien. Elle casse des choses avec sa main abimée mais elle parle pas. La Suzanne, elle fait jamais la vaisselle. Sans disant qu’elle aide les petits à préparer les affaires du lendemain. On est tranquille sans elle. Après on va se coucher. Alors on est encore plus tranquille. Enfin, tranquille façon de parler. Les petits ils font du bruit la nuit. Ils parlent. Moi ça me gêne pas. Mais j’aime pas répondre à leurs questions. J’y comprends rien à leurs questions. Et puis parler, j’aime pas ca. 

Bon, je reprends. C’est fou, je veux parler de son arrivée et je m’embrouille. Parler j’aime pas ca mais raconter dans mon cahier, c’est autre chose. Mon cahier c’est mon trésor. 

Il a posé son sac donc. Il nous a serré la main, à Julie et à moi.

« Salut. Je suis Georges. J’ai atterri ici. Pas le choix. La famille d’accueil d’avant m’a foutu dehors. Le directeur de l’institut m’a dit que ça me ferait du bien d’être dans une famille à poigne. On verra. On dort où ? ».

Je lui ai montré le dortoir. Il a pris le lit le plus près du mur. C’est le plus froid, j’ai dit. Pas grave il a répondu.

Le lendemain, il a fait beau. Et comme c’était un dimanche on était plus ou moins libre. Après les corvées habituelles, les devoirs et la messe, on sort comme on veut, à condition de surveiller les petits.

Avec Georges on s’est assis sur le vieux lavoir. J’aime bien le froid de la pierre.

‘Tu vois les nuages ? Si on essayait de les attraper ? » il me dit. 

C’est à ce moment-là que ça a commencé avec Georges. Et c’est depuis ce jour-là que je cours vers les nuages. Ou avec les nuages, c’est selon.

Il faut d’abord bien les regarder. A deux c’est plus facile. On voit pas les mêmes choses. On court pas de la même façon. Georges, lui, il dessine. Alors il court plus vite. Moi j’écris. Parfois mes histoires courent tellement vite que je suis essoufflé. Parfois, les nuages ils disent rien. Ils rentrent tout entier dans les dessins de Georges mais refusent de rentrer dans mes mots. Alors je regarde le ciel et je pense à avant. Quand mon monde c’était juste la Suzanne et le chaud de la vache. Mais ça a changé.

C’est pour ça qu’on est parti ce matin avec Georges. On a attendu les premiers nuages, ils vont nous guider vers la vallée. Le ciel nous appartient, c’est sûr. A deux, on voit plus loin que les nuages. Et même plus haut que les étoiles. 


© 2014
Créer un site avec WebSelf