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La crème des crèmes

Laurent Hyafil

 

 

Il faut dire que le film à l’affiche attire les foules. Il y a même des soldats américains dans la salle. Après ce qu’ils ont dérouillé en Normandie, il faut bien qu’ils se distraient. Et pourtant ce n’est ni un film comique, ni un film d’action. C’est un film d’amour et de poésie. Finalement j’ai de la chance que l’unique film qui me soit donné à voir soit celui-là. Et puis, tous mes acteurs préférés font partie de la distribution. C’est un vrai régal.

 

Malgré le mur d’osier, je vois la salle qui commence à s’éteindre progressivement. Les rumeurs diminuent. Les conversations s’arrêtent. Les bruits des papiers glacés que l’on froisse s’interrompent. Nous sommes dans le noir. Le silence s’établit. Sans transition nous attaquons le générique du film. Aucune place pour un court métrage. Aucune place pour de la publicité. Ils sont tous là. Tous ceux que j’aime. Tous ceux que j’admire. Leurs noms en lettres blanches apparaissent un par un. A chaque nom, la salle laisse transparaître son enthousiasme. La première image du film vient ramener le silence le plus total. Ils sont maintenant tous figés, comme congelés sur place.

 

Mes voisins directs sont cois, dans une attente anxieuse que la lumière se rallume. Ils sont tous absorbés par la présence de l’ouvreuse qui s’est assise sur un strapontin, à côté de la porte. Même les amoureux ont l’air de la regarder. Les yeux écarquillés. Ils avalent les images comme on absorbe une bûche glacée le jour de Noël. Heureusement, il leur restera de l’appétit pour l’entracte.

 

L’actrice est si belle, si gracieuse, si majestueuse. Brune aux yeux noirs. Mystérieuse et langoureuse. Respirant le rouge ancien. Je comprends qu’ils se la disputent. Ils sont prêts à tout pour elle. Au meilleur comme au pire. Si j’avais pu, je serais rentré sans hésiter dans la course, comme prétendant. Mais je ne suis qu’un éphémère spectateur. Et puis mon aspect tranche tellement avec celui des deux séducteurs qui essayaient de la conquérir. Je suis tellement différent. Je ne pense pas qu’elle puisse sérieusement me considérer. Tout au moins, pas dans la même catégorie. C’est un rêve. Un rêve délicieux. Mais le cinéma n’est-il pas qu’une machine à faire rêver. Pourtant, même si je suis glacial à l’intérieur, je peux être croquant à l’extérieur.

 

C’est partout la fête. On chante, on danse, on suit la farandole, déguisé en Pierrot ou en Colombine. Le « Boulevard du crime » est transformé en un boulevard de la vie. Le poulailler jusqu’à présent si silencieux se met à s’agiter. Le « poulailler », rempli d’enfants, que certains appellent le « paradis ».  Finalement, je crois que je préfère ce vocable, on dirait un titre de film.

 

Cela sent l’entracte. Je m’y étais préparé. Finalement on se fait à toutes les idées. Même celles qui peuvent paraître les plus difficiles à accepter. Il faut dire que je suis né avec cette perspective. Elle paraît tellement naturelle.

 

Je suis tout compte fait extrêmement privilégié. Je n’avais le droit qu’à la moitié d’un film et je suis tombé sur celui-là. Après avoir vu ce que j’ai vu, ce qui va m’arriver devrait être un pur bonheur. Finalement ce n’est pas tant les évènements qui sont dramatiques que la façon dont ils sont vécus.

 

L’entracte est arrivé, la lumière s’est rallumée progressivement, l’ouvreuse a saisi son panier en osier et a entonné sa ritournelle : « Bonbons, caramels, esquimaux, chocolat ! ». Tous les spectateurs crient « mademoiselle, mademoiselle », et nous, nous attendons sans bouger, que notre tour vienne. Je fais une seule prière : « pourvu que je tombe sur une très belle fille ». Il ne faudrait pas gâcher tout ce que je viens de vivre.

 

Je pense que c’est à mon tour, car je suis en tête de file. L’ouvreuse me saisit, rend la monnaie à la cliente, et j’atterris entre ses doigts. Un premier contact très agréable.

 

Elle est superbe, rousse aux yeux verts, les lèvres fines mais sensuelles, juste comme je les aime. Elle vient de me saisir par mon extrémité en bois et de me retirer mon costume en papier, celui qui paraît-il est tellement beau mais que je ne connais que de l’intérieur.

 

Elle commence à me lécher. Sa langue toute chaude sur ma carapace chocolatée me donne des frissons ! L’enfer ou le paradis ?

 

Je la regarde une dernière fois sans dissimuler mon amour. Cette fin, entre un film admirable joué par de bons acteurs, et la langue voluptueuse de cette femme sublime, est vraiment ce qu’un esquimau peut rêver de mieux, hormis un igloo bien chaud !

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